Les ambiguïtés constitutionnelles d’une Europe à plusieurs vitesses
Résumé
Le 6 octobre dernier, la Commission a présenté de nouvelles propositions destinées à préparer l’Union à ses futurs élargissements. Parmi elles, l’introduction de clauses de sauvegarde institutionnelles dans les traités d’adhésion soulève une difficulté majeure : pour prévenir les atteintes à l’État de droit et préserver la capacité d’action de l’Union, ces mécanismes pourraient soumettre les nouveaux États membres à des contraintes plus sévères que celles imposées aux membres historiques. Derrière cette différenciation se dessine une interrogation constitutionnelle : l’Union peut-elle préserver ses valeurs communes en instaurant une inégalité entre ceux qui les partagent ? L’élargissement devient ainsi une épreuve de cohérence pour le projet européen lui-même.
Abstract
On 6 October 2026, the European Commission presented new proposals to prepare the Union for future enlargements. Among them, the introduction of institutional safeguard clauses in accession treaties raises a fundamental concern: in seeking to prevent rule-of-law backsliding and preserve the Union’s capacity to act, these mechanisms could subject new Member States to stricter constraints than those applicable to existing members. Beyond this differentiation lies a constitutional question: can the Union protect its common values while establishing unequal conditions of membership? Enlargement thus becomes a test of the European project’s own constitutional coherence.
La question peut paraître provocatrice, pourtant elle ne l’est pas tant dans un contexte où l’Union européenne se prépare à accueillir de nouveaux membres. Mais à mesure qu’elle envisage de repousser ses frontières, une interrogation plus discrète, et peut-être plus décisive, s’impose : pourra-t-elle encore garantir à tous ceux qui la composent une égale appartenance ? Le 6 octobre 2026, la Commission a présenté une communication intitulée Preparing for a wider Union, destinée à anticiper les conséquences institutionnelles, budgétaires et politiques des prochains élargissements. L’ambition est assez compréhensible : permettre à une Union plus nombreuse de demeurer gouvernable, préserver ses valeurs fondamentales et éviter que les fragilités de l’État de droit ne compromettent davantage son fonctionnement[1]. Les moyens envisagés pourraient cependant introduire une nouvelle ligne de partage entre les États membres[2].
Dans un précédent dossier consacré à l’adhésion à l’Union européenne, nous avions souligné combien l’élargissement constituait, au-delà d’une procédure d’intégration territoriale, un moment privilégié de définition du projet européen. L’Union ne se contente pas d’accueillir de nouveaux États : elle précise, à travers les conditions qu’elle leur impose, ce que signifie appartenir à l’Union européenne[3]. La nouvelle initiative de la Commission européenne prolonge cette réflexion tout en la déplaçant. Il ne s’agit plus seulement de déterminer à quelles conditions un État peut entrer dans l’Union, mais de savoir quels droits il pourra effectivement exercer une fois admis. Comme le souligne L. D. Spieker dans une récente contribution[4], les nouvelles clauses de sauvegarde institutionnelles risquent ainsi de faire naître une Union plus vaste, mais aussi plus inégale.
1°) L’élargissement sans réforme : les limites d’une Union qui veut grandir sans se transformer
L’élargissement appartient à la vocation historique de la construction européenne. Depuis la déclaration de R. Schuman, l’ouverture du projet communautaire répond à une ambition de pacification, de stabilisation et de rapprochement politique du continent. Mais cette promesse d’ouverture a toujours été accompagnée d’une exigence de convergence. Les critères de Copenhague, puis l’article 49 TUE, ont progressivement traduit cette tension : l’adhésion suppose non seulement l’acceptation de l’acquis de l’Union, mais également et surtout l’adhésion à un ensemble de valeurs fondamentales communes, au premier rang desquelles figurent la démocratie et l’État de droit.
Le retour de la guerre sur le continent européen a profondément renouvelé les termes de cette équation. Les perspectives d’adhésion de l’Ukraine et de la Moldavie, aux côtés de celles des États des Balkans occidentaux, confèrent désormais à l’élargissement une dimension géopolitique particulièrement affirmée. L’Union entend consolider son environnement stratégique en étendant son espace juridique et politique. Pourtant, cette ambition rencontre une difficulté persistante : les institutions européennes, déjà confrontées aux blocages d’une Union à vingt-sept, ne paraissent guère préparées à fonctionner avec un nombre sensiblement plus élevé d’États membres.
La question, ancienne, de l’articulation entre élargissement et approfondissement retrouve ainsi toute son actualité[5]. Comment accueillir davantage d’États membres sans affaiblir la capacité de décision commune ? Comment préserver l’exigence d’unité juridique dans une Union appelée à devenir plus hétérogène ? Et, au surplus, comment empêcher que les nouvelles adhésions ne reproduisent certaines des difficultés rencontrées avec des États dont les trajectoires politiques se sont progressivement éloignées des engagements souscrits lors de leur entrée ?
La Commission entend répondre à ces défis en exploitant prioritairement les possibilités offertes par les traités existants. Sa communication du 6 octobre dernier propose notamment un recours accru aux clauses passerelles, permettant ainsi, sous certaines conditions, de substituer la majorité qualifiée à l’unanimité, ainsi qu’aux coopérations renforcées. Elle envisage aussi une intégration graduelle des États candidats dans certains secteurs stratégiques, tout en adaptant les politiques communes et les instruments budgétaires aux conséquences des futures adhésions.
Cette orientation présente un avantage politique évident : éviter l’ouverture d’un processus général de révision des traités, dont l’issue demeure incertaine. Elle révèle toutefois une difficulté plus profonde. L’Union entend poursuivre son élargissement sans véritablement entreprendre la réforme d’ensemble que cet élargissement pourrait rendre nécessaire. À défaut de modifier les règles applicables à tous, elle semble rechercher dans les conditions imposées aux nouveaux entrants les instruments permettant de compenser les insuffisances de son propre fonctionnement.
La conditionnalité continue d’être un instrument durable d’organisation des rapports entre États membres. C’est dans cette continuation que réside l’intérêt le plus manifeste de la communication.
2°) Des garanties institutionnelles renforcées : la protection de l’État de droit et le risque d’une appartenance conditionnelle
Au cœur des propositions de la Commission figure l’introduction, dans les futurs traités d’adhésion, de clauses de sauvegarde institutionnelles destinées à prévenir les manquements graves aux engagements européens. Leur objectif est de répondre à une faiblesse bien connue du processus d’intégration : la conditionnalité fonctionne (plus) efficacement avant l’adhésion qu’après celle-ci. Une fois devenu membre, un État n’est plus soumis au même pouvoir d’attraction et de contrainte que celui exercé durant les négociations, et ce, malgré le rappel de la Cour en février 2022.
L’expérience de la Bulgarie et de la Roumanie l’a déjà illustré. Leur adhésion, en 2007, s’était accompagnée d’un mécanisme spécifique de coopération et de vérification, finalement maintenu jusqu’en 2023. Plus largement, les difficultés rencontrées dans la protection de l’État de droit, notamment face aux évolutions politiques hongroises, ont révélé les limites des instruments européens de réaction aux régressions démocratiques. La jurisprudence de la Cour de justice a pourtant progressivement affirmé que les valeurs de l’article 2 TUE ne constituent pas de simples conditions initiales d’admission. Dans l’arrêt Repubblika de 2021, comme dans les arrêts du 16 février 2022 relatifs à la conditionnalité budgétaire, mais surtout dans le retentissant arrêt Commission c. Hongrie d’avril 2026, la Cour a contribué à préciser la portée juridique durable des engagements souscrits par les États membres.
La Commission propose désormais de prolonger cette exigence en enrichissant la période de transition d’un mécanisme spécifique applicable aux nouveaux entrants pendant une période pouvant aller jusqu’à 15 ans après leur adhésion. Les clauses envisagées permettraient de répondre non seulement aux violations graves des valeurs consacrées par l’article 2 TUE, mais aussi aux manquements au principe de coopération loyale, inscrit à l’article 4, § 3, du même traité. Dans les hypothèses les plus graves, les mesures susceptibles d’être adoptées pourraient aller jusqu’à la suspension des droits de vote de l’État concerné au Conseil.
L’originalité du dispositif tient également à ses modalités d’activation. Alors que l’article 7 TUE organise une procédure institutionnelle tout particulièrement exigeante, notamment pour constater une violation grave et persistante des valeurs de l’Union, les mesures proposées par la Commission seraient réputées adoptées sauf opposition du Conseil à la majorité qualifiée. Cette logique de majorité qualifiée inversée rendrait leur mise en œuvre sensiblement plus aisée.
La difficulté n’est donc pas simplement quantitative. Il ne s’agit pas seulement de renforcer des instruments existants, plutôt d’organiser une voie distincte de sanction, fondée sur des conditions substantielles et procédurales différentes. Comme le relève encore L. D. Spieker, le mécanisme s’apparenterait ainsi à une forme d’article 7 parallèle, plus facilement mobilisable, mais réservé aux nouveaux États membres.
Certes, la préoccupation poursuivie mérite d’être prise au sérieux. L’Union ne saurait demeurer indifférente à des atteintes susceptibles de compromettre son fonctionnement ou les valeurs sur lesquelles repose son ordre juridique. La Commission prévoit d’ailleurs des garanties tenant à l’existence de motifs objectifs, à la proportionnalité des mesures, à leur réexamen et au contrôle juridictionnel. Ces précautions sont indispensables. Elles ne dissipent toutefois pas entièrement les interrogations sur la portée d’un dispositif qui pourrait affecter l’exercice même des prérogatives institutionnelles attachées à la qualité d’État membre.
L’extension du mécanisme au principe de coopération loyale appelle, en particulier, une vigilance accrue. Ce principe constitue une exigence fondamentale de l’ordre juridique européen, mais sa portée suffisamment ouverte pourrait favoriser une confusion entre la méconnaissance d’une obligation juridique et l’expression d’un désaccord politique. Or, l’exercice d’une prérogative institutionnelle, y compris lorsqu’il contrarie les préférences des autres États, ne saurait être assimilé, par principe, à un manquement à la coopération loyale. Faire de cette dernière un instrument de discipline politique reviendrait à déplacer la frontière entre la préservation des obligations communes et la neutralisation des oppositions.
La question devient alors plutôt : à partir de quel moment une garantie destinée à préserver les conditions de l’appartenance se transforme-t-elle en instrument de différenciation de cette appartenance ?
3°) L’égalité des États membres : une limite constitutionnelle à la différenciation européenne ?
L’Union européenne n’ignore pas la différenciation. Dérogations temporaires, périodes transitoires, coopérations renforcées ou intégrations sectorielles progressives accompagnent depuis longtemps son développement. Tous les États ne participent pas nécessairement, au même moment et selon les mêmes modalités, à l’ensemble des politiques européennes. Mais une distinction essentielle doit être préservée : la différenciation des rythmes et des modalités de l’intégration ne se confond pas avec une hiérarchisation des statuts d’appartenance.
C’est précisément cette frontière que les nouvelles clauses de sauvegarde pourraient fragiliser. L’article 4, § 2, TUE consacre l’égalité des États membres devant les traités. L’article 9 affirme, quant à lui, l’égalité des citoyen(ne)s européen(ne)s. Ces deux exigences ne sont pas indépendantes. Dans l’architecture démocratique de l’Union européenne, les citoyens sont représentés directement au Parlement européen, mais également, de manière indirecte, par leurs gouvernements au sein du Conseil, conformément à l’article 10, § 2, TUE. La suspension des droits de vote d’un État ne constitue donc pas seulement une limitation de ses prérogatives institutionnelles : elle affecte, en parallèle, l’un des canaux de représentation politique de ses citoyens.
La difficulté constitutionnelle apparaît ici dans toute son ampleur. Dès lors que les nouveaux États seraient soumis, pour des obligations identiques, à des conditions de sanction plus rigoureuses que les membres historiques, l’Union admettrait une asymétrie dans l’exercice des droits attachés à l’appartenance. Celle-ci ne serait certes ni automatique ni nécessairement définitive. Mais sa seule institution conduirait à distinguer les États membres selon leur date d’entrée dans l’Union.
L’article 49 TUE permet incontestablement de prévoir, dans les traités d’adhésion, des adaptations du droit primaire nécessaires à l’intégration de nouveaux États. Reste à déterminer si cette habilitation autorise une modification aussi substantielle des équilibres institutionnels. Dans l’arrêt Commission c. Royaume-Uni du 29 mars 1979, la Cour de justice avait déjà souligné qu’un acte d’adhésion ne pouvait être interprété comme instituant indéfiniment une situation juridique différente au détriment de l’égalité entre États membres. Cette jurisprudence ne tranche pas directement la validité des clauses aujourd’hui envisagées, mais elle rappelle toutefois que les adaptations liées à l’adhésion ne sauraient être détachées des fondements de l’ordre juridique européen.
Au-delà de la durée de quinze années, dont le caractère transitoire peut lui-même être discuté, la question porte donc sur la nature de l’adaptation envisagée. Un traité d’adhésion peut-il servir à introduire un régime institutionnel dérogatoire touchant au cœur des droits politiques d’un État membre ? Ou faudrait-il, pour opérer une telle transformation, emprunter la voie de la révision des traités prévue à l’article 48 TUE ? L’interrogation demeure ouverte et le lien entre l’adhésion et la révision mérite d’être une nouvelle fois exploré. Elle rejoint néanmoins une difficulté plus générale : celle de savoir si le droit primaire européen comporte des principes fondamentaux dont la portée ne pourrait être altérée par de simples ajustements liés à l’adhésion.
Une autre voie mérite alors d’être envisagée. Si les instruments actuels de protection de l’État de droit se révèlent insuffisants, pourquoi réserver leur renforcement aux seuls nouveaux entrants ? Les défaillances qu’il s’agit de prévenir ne dépendent pas nécessairement de l’ancienneté d’un État au sein de l’Union. La fragilité des contre-pouvoirs, la remise en cause de l’indépendance judiciaire ou les stratégies d’obstruction institutionnelle peuvent concerner indistinctement les membres historiques et les nouveaux arrivants. Comme le souligne également C. Stratulat, la période de 15 ans ne saurait donc constituer une réponse à elle seule : encore faudrait-il profiter de ce délai pour remédier aux insuffisances des mécanismes communs de protection[6].
L’enjeu ne consiste pas à renoncer aux garanties particulières qui peuvent accompagner une adhésion. Il est de veiller à ce que celles-ci demeurent proportionnées, justifiées par les besoins réels de l’intégration et orientées vers leur propre disparition. À défaut, la conditionnalité risquerait de changer de fonction : d’un instrument destiné à permettre l’entrée dans une communauté d’égaux, elle deviendrait le fondement d’une appartenance possiblement différenciée.
La communication du 6 octobre 2026 ne consacre pas encore une telle évolution. Elle en dessine cependant la possibilité. En cherchant à prévenir les difficultés des futurs élargissements sans engager une réforme véritablement commune de ses institutions, l’Union paraît tentée de reporter sur ses nouveaux membres une part des contradictions qu’elle peine à résoudre en son propre sein.
Le problème n’est donc pas de choisir entre l’élargissement et la protection de l’État de droit. Il réside plutôt dans les conditions de leur conciliation. Une Union incapable de faire respecter ses valeurs fondamentales s’expose à sa propre fragilisation. Mais une Union qui prétendrait les défendre en instituant des degrés d’appartenance risquerait d’affaiblir, par les moyens mêmes qu’elle mobilise, l’idéal d’égalité qui contribue à sa légitimité.
L’élargissement demeure ainsi un révélateur tout spécialement exigeant des ambiguïtés européennes. En demandant aux États candidats de démontrer leur aptitude à rejoindre une communauté de droit, l’Union se voit renvoyée à sa propre capacité de garantir cette « communauté ». En exigeant d’eux le respect durable des valeurs communes, elle doit également accepter de se soumettre aux mêmes exigences. Et en leur promettant l’adhésion, elle doit encore déterminer ce que cette promesse implique réellement.
Car l’épreuve du prochain élargissement ne sera pas seulement celle de la capacité de l’Union à accueillir de nouveaux États membres. Elle sera aussi celle de sa capacité à leur garantir une égale appartenance à la communauté qu’ils rejoignent. Toute la difficulté est là : si l’intégration européenne peut légitimement – et elle l’a toujours fait – s’accommoder raisonnablement de différences, jusqu’où peut-elle les institutionnaliser sans compromettre l’égalité qu’elle prétend consacrer ? L’élargissement confronte ainsi l’Union à une exigence qui la dépasse : celle de demeurer fidèle, dans la manière d’accueillir ses nouveaux membres, aux principes mêmes qui justifient leur adhésion.
[1] Pour quelques réflexions récentes sur ce sujet : L. Pech et S. Platon, « La résistance du système juridique français à un “choc autoritaire” », JP Blog [En ligne], 2026.
[2] Pour des réflexions complémentaires : R. Andriantsimbazovina, « À propos du statut d’État associé », Nuances du droit [En ligne], 2026.
[3] Voy. M. Blanquet, « Les États membres de l’Union européenne se définissent-ils par une/leur identité européenne ? », Revue générale du droit [En ligne], 2021. Encore : H. Gaudin, « Retour vers le futur ? Les conditions et principes européens du retrait d’un État membre », RUE 2020, p. 410.
[4] L. D. Spieker, « Preparing for a Wider (But More Unequal) Union: Are “Institutional Safeguard Clauses” in Accession Treaties Constitutional? », Verfassungsblog [En ligne], 2026. Voy. également Commission européenne, « Preparing for a wider Union », communication du 6 octobre 2026, COM(2026) 705 final.
[5] Voy. R. D. Kelemen, « EU enlargement: Wider AND deeper? », EU Law Live [En ligne], 2024. Pour une présentation historique, normative et géopolitique du processus d’adhésion, voy. également le dossier sur ce blog.
[6] C. Stratulat, « The EU’s fifteen-year question », European Policy Centre [En ligne], 2026. Sur les difficultés constitutionnelles de la différenciation entre États membres, voy. not. C. Hillion, « The European Union is dead. Long live the European Union… a commentary on the Treaty of Accession 2003 », European Law Review, n° 29, 2004, pp. 583-612.
Par Thomas Escach-Dubourg,
Docteur en droit public de l’École de droit de l’Université Toulouse 1 Capitole, qualifié aux fonctions de maître de conférences en droit public et en philosophie