{"id":1557,"date":"2026-01-12T07:00:00","date_gmt":"2026-01-12T06:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1557"},"modified":"2026-01-11T12:38:28","modified_gmt":"2026-01-11T11:38:28","slug":"le-retrait-de-lunion-europeenne-histoire-conditions-et-tensions-actuelles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1557","title":{"rendered":"Le retrait de l\u2019Union europ\u00e9enne : histoire, conditions et tensions actuelles"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong style=\"color: #222222; font-family: 'Playfair Display', Georgia, serif;\"><u>\u00a7I \u2013 Textes normatifs de r\u00e9f\u00e9rence<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><em>Sources primaires du droit de l\u2019Union<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><span style=\"font-size: 12pt;\">Article 49 du Trait\u00e9 sur l\u2019Union europ\u00e9enne<\/span><\/li>\n<li><span style=\"font-size: 12pt;\">Article 50 du Trait\u00e9 sur l\u2019Union europ\u00e9enne<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><u>\u00a7II \u2013 Jurisprudence de la Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><span style=\"font-size: 12pt;\">CJUE [AP], 10 d\u00e9cembre 2018, <em>Wightman<\/em>.<\/span><\/li>\n<li><span style=\"font-size: 12pt;\">CJUE [GC], 9 juin 2022, <em>EP c. Pr\u00e9fet du Gers<\/em>.<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><em><u>Pour approfondir<\/u><\/em><\/strong>\u00a0:<\/span><\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><span style=\"font-size: 10pt;\">A. Antoine, \u00ab\u2009Brexit Processus\u2009\u00bb, <em>R\u00e9pertoire de droit europ\u00e9en<\/em>, 2022 ; L. Walz, \u00ab Penser l\u2019adh\u00e9sion autrement \u00bb, <em>Rev. UE<\/em>\u00a02022, p. 570 ;\u00a0C. Hillion, \u00ab Le retrait de l\u2019Union europ\u00e9enne \u00bb, <em>RTD Eur.<\/em> 2016, p. 719 ; S. Torcol, \u00ab Get Brexit done !&#8230; Et apr\u00e8s ?\u00bb, <em>Rev. UE<\/em> 2020, p. 398 ; V.\u00a0Barb\u00e9, \u00ab L&rsquo;appartenance \u00e0 une Europe unie du trait\u00e9 de Rome au \u201cBrexit\u201d\u00bb, <em>Rev. UE<\/em> 2017, p.\u00a0653 ; H. Gaudin, \u00ab Retour vers le futur ? Les conditions et principes europ\u00e9ens du retrait d\u2019un \u00c9tat membre \u00bb, <em>Rev. UE<\/em> 2020, p. 410.<br \/><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>Le retrait comme impens\u00e9 fondateur de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Comme on a pu le voir dans un pr\u00e9c\u00e9dent dossier consacr\u00e9 \u00e0 la question de l\u2019adh\u00e9sion, l\u2019\u00e9volution de la construction europ\u00e9enne s\u2019est historiquement accompagn\u00e9e d\u2019un mouvement continu d\u2019\u00e9largissement. Des six \u00c9tats fondateurs des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes, l\u2019espace communautaire s\u2019est progressivement \u00e9tendu, passant \u00e0 neuf membres en 1973 avec l\u2019adh\u00e9sion du Danemark, de l\u2019Irlande et du Royaume-Uni, \u00e0 dix en 1981 avec la Gr\u00e8ce, \u00e0 douze en 1986 avec l\u2019Espagne et le Portugal, puis \u00e0 quinze en 1995 avec l\u2019Autriche, la Finlande et la Su\u00e8de. Les \u00e9largissements de 2004, 2007 et 2013 ont ensuite conduit l\u2019Union \u00e0 rassembler jusqu\u2019\u00e0 vingt-huit \u00c9tats membres, avant qu\u2019elle ne connaisse, pour la premi\u00e8re fois de son histoire, un retrait, celui du Royaume-Uni, effectif \u00e0 compter du 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 2020.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cet \u00e9v\u00e9nement a constitu\u00e9 une v\u00e9ritable secousse pour la construction europ\u00e9enne. Non seulement parce qu\u2019il mettait un terme \u00e0 un mouvement d\u2019expansion quasi ininterrompu, mais surtout parce qu\u2019il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une possibilit\u00e9 longtemps demeur\u00e9e \u00e0 la marge des repr\u00e9sentations\u00a0: celle de la sortie. Longtemps, l\u2019UE a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e comme un espace d\u2019int\u00e9gration dont on ne sort pas\u00a0 \u2013 ou, \u00e0 tout le moins, dont on ne sort pas r\u00e9ellement. \u00c9tait-elle une forme de \u00ab\u00a0<em>prison dor\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb pour ses \u00c9tats membres, ou l\u2019expression d\u2019un engagement politique si profond qu\u2019il ne saurait \u00eatre reni\u00e9 sans remettre en cause l\u2019ensemble du projet\u00a0? En rendant effectif ce qui avait longtemps paru impensable, le Brexit a mis au jour les premi\u00e8res br\u00e8ches d\u2019un \u00e9difice que l\u2019on croyait irr\u00e9versible et intangible.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tension entre int\u00e9gration et r\u00e9versibilit\u00e9 que le pr\u00e9sent dossier se propose d\u2019explorer, en revenant sur les conditions juridiques, politiques et jurisprudentielles dans lesquelles le droit de retrait a \u00e9merg\u00e9, avant d\u2019analyser ce que son existence \u2013 et surtout sa mise en \u0153uvre \u2013 r\u00e9v\u00e8le de la nature m\u00eame de l\u2019Union<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7I \u2013 Le retrait absent des trait\u00e9s originaires : une irr\u00e9versibilit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/www.europarl.europa.eu\/RegData\/etudes\/IDAN\/2020\/659349\/EPRS_IDA(2020)659349_FR.pdf\">L\u2019absence<\/a>, dans les trait\u00e9s fondateurs, de toute disposition relative au retrait d\u2019un \u00c9tat membre a longtemps contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner l\u2019image d\u2019une int\u00e9gration europ\u00e9enne irr\u00e9versible. Ce silence, loin d\u2019\u00eatre anodin, a nourri une repr\u00e9sentation de l\u2019UE comme un espace juridique et politique dont l\u2019appartenance serait d\u00e9finitive, sinon inextinguible. Pourtant, cette irr\u00e9versibilit\u00e9 suppos\u00e9e reposait moins sur une interdiction juridique explicite que sur un faisceau d\u2019arguments historiques, politiques et fonctionnels, dont il convient d\u2019examiner la port\u00e9e r\u00e9elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) Le silence des textes et la croyance dans la permanence de l\u2019engagement<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les trait\u00e9s constitutifs originels des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes ne pr\u00e9voyaient ni proc\u00e9dure de d\u00e9nonciation des trait\u00e9s, ni m\u00e9canisme d\u2019exclusion d\u2019un \u00c9tat membre. Cette lacune apparente n\u2019avait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, rien d\u2019extraordinaire. De nombreuses organisations internationales ont \u00e9t\u00e9 institu\u00e9es sans qu\u2019une clause de retrait ne figure express\u00e9ment dans leurs textes fondateurs, laissant au droit international g\u00e9n\u00e9ral \u2013 et en particulier \u00e0 la <a href=\"https:\/\/legal.un.org\/ilc\/texts\/instruments\/french\/conventions\/1_1_1969.pdf\">Convention de Vienne de 1969<\/a> \u2013 le soin de r\u00e9gler ces hypoth\u00e8ses marginales.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Toutefois, dans le contexte communautaire, ce silence a rapidement \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 comme le signe d\u2019un engagement de nature durable, sinon d\u00e9finitive<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. La Cour de justice elle-m\u00eame a contribu\u00e9 \u00e0 forger cette repr\u00e9sentation. Dans son arr\u00eat <a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/ALL\/?uri=CELEX:61964CJ0006\"><em>Costa c. ENEL<\/em> du 15 juillet 1964<\/a>, elle soulignait d\u00e9j\u00e0 que le transfert de comp\u00e9tences op\u00e9r\u00e9 par les \u00c9tats membres impliquait une limitation \u00ab\u00a0<em>d\u00e9finitive<\/em>\u00a0\u00bb de leurs droits souverains. Cette affirmation, destin\u00e9e \u00e0 asseoir la primaut\u00e9 du droit communautaire, a \u00e9t\u00e9 souvent lue comme consacrant une irr\u00e9versibilit\u00e9 structurelle, une indissolubilit\u00e9 et une perp\u00e9tuit\u00e9 de l\u2019appartenance aux Communaut\u00e9s. Il faut cependant replacer cette analyse dans son contexte historique. Pour les six \u00c9tats fondateurs, la question du retrait ne se posait tout simplement pas. Le projet communautaire na\u00eet dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, \u00e0 un moment o\u00f9 la priorit\u00e9 est de garantir la paix sur le continent europ\u00e9en, de consolider les d\u00e9mocraties occidentales et de constituer un ensemble capable de r\u00e9sister aux tensions de la guerre froide. Dans cette perspective, l\u2019objectif \u00e9tait moins d\u2019organiser les conditions d\u2019une \u00e9ventuelle sortie que de cr\u00e9er un espace de solidarit\u00e9 suffisamment dense pour rendre toute remise en cause politiquement inconcevable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">D\u00e8s lors, pr\u00e9voir une clause de retrait aurait pu appara\u00eetre comme un aveu de fragilit\u00e9, voire comme une contradiction interne au projet d\u2019int\u00e9gration. L\u2019absence de disposition explicite s\u2019expliquait donc autant par des consid\u00e9rations politiques que par une certaine conception t\u00e9l\u00e9ologique de la construction europ\u00e9enne, pens\u00e9e comme un processus orient\u00e9 vers un approfondissement continu plut\u00f4t que comme une simple coop\u00e9ration r\u00e9versible entre \u00c9tats souverains.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>B) Une irr\u00e9versibilit\u00e9 de fait plus que de droit<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cette croyance dans la permanence de l\u2019engagement communautaire ne reposait toutefois pas sur une impossibilit\u00e9 juridique stricte. Tr\u00e8s t\u00f4t, la doctrine s\u2019est interrog\u00e9e sur la port\u00e9e exacte du silence des trait\u00e9s. Certains auteurs ont soutenu que l\u2019adh\u00e9sion aux Communaut\u00e9s devait \u00eatre regard\u00e9e comme d\u00e9finitive, en se fondant sur la dur\u00e9e illimit\u00e9e des trait\u00e9s \u2013 \u00e0 l\u2019exception notable de la CECA, institu\u00e9e pour cinquante ans \u2013 ainsi que sur la singularit\u00e9 du projet communautaire par rapport aux organisations internationales classiques, lesquelles pr\u00e9voient le plus souvent une clause de retrait expresse. \u00c0 l\u2019inverse, une lecture strictement juridique conduisait \u00e0 relativiser cette th\u00e8se\u00a0: le silence d\u2019un trait\u00e9 ne saurait, <em>per se<\/em>, interdire le retrait d\u2019un \u00c9tat membre, seule une clause prohibitive explicite \u00e9tant susceptible de produire un tel effet. En outre, m\u00eame \u00e0 supposer que le retrait ne soit pas pr\u00e9vu, il demeurait possible, en th\u00e9orie, qu\u2019un \u00c9tat se retire sur la base d\u2019un accord conclu avec les autres \u00c9tats membres, dans le respect des principes g\u00e9n\u00e9raux du droit international.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Surtout, un d\u00e9bat purement normatif risquait de manquer l\u2019essentiel. Aucun texte, f\u00fbt-il constitutif d\u2019une organisation hautement int\u00e9gr\u00e9e, ne saurait faire obstacle \u00e0 la volont\u00e9 politique ferme d\u2019un \u00c9tat souverain de quitter cette organisation. Un tel retrait pourrait certes \u00eatre irr\u00e9gulier, emporter des cons\u00e9quences juridiques ou financi\u00e8res importantes, voire donner lieu \u00e0 des diff\u00e9rends, mais il n\u2019en demeurerait pas moins effectif si l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 persistait dans sa d\u00e9cision. L\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne apparaissait d\u00e8s lors essentiellement comme une <em>irr\u00e9versibilit\u00e9 de fait<\/em>, fond\u00e9e sur l\u2019ampleur des effets concrets de l\u2019appartenance aux Communaut\u00e9s sur les structures \u00e9conomiques, sociales et juridiques des \u00c9tats membres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans la pratique, cette \u00e9ventualit\u00e9 est longtemps demeur\u00e9e th\u00e9orique. Les pr\u00e9c\u00e9dents parfois invoqu\u00e9s ne permettent pas d\u2019identifier l\u2019existence d\u2019un v\u00e9ritable droit de retrait. Le d\u00e9part de l\u2019Alg\u00e9rie en 1962 r\u00e9sulte d\u2019un processus de d\u00e9colonisation et d\u2019accession \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, non d\u2019une d\u00e9cision souveraine d\u2019un \u00c9tat membre. De m\u00eame, le retrait du Groenland en 1985 s\u2019explique par l\u2019octroi d\u2019une autonomie interne accrue \u00e0 un territoire d\u00e9pendant du Royaume du Danemark, et non par la volont\u00e9 d\u2019un \u00c9tat de se retirer des Communaut\u00e9s. \u00c0 cet \u00e9gard, le pr\u00e9c\u00e9dent du retrait du Groenland m\u00e9rite toutefois d\u2019\u00eatre bri\u00e8vement r\u00e9examin\u00e9. Intervenu dans les ann\u00e9es 1980, \u00e0 la suite de l\u2019octroi d\u2019une autonomie interne renforc\u00e9e \u00e0 ce territoire constitutif du Royaume du Danemark, ce retrait ne saurait \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une \u00ab\u00a0sortie\u00a0\u00bb d\u2019un \u00c9tat membre \u00e0 proprement parler. Il r\u00e9v\u00e8le n\u00e9anmoins, par contraste, la singularit\u00e9 du lien unissant l\u2019UE non seulement aux \u00c9tats, mais plus largement aux entit\u00e9s participant \u00e0 son ordre juridique. Le Groenland ne s\u2019est pas \u00ab\u00a0d\u00e9sengag\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019un simple faisceau d\u2019obligations contractuelles, comme pourrait le faire une partie \u00e0 un trait\u00e9 international classique. Son retrait a \u00e9t\u00e9 juridiquement organis\u00e9 par la voie d\u2019un am\u00e9nagement institutionnel particulier, traduisant une recomposition statutaire du lien \u00e0 la Communaut\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019une rupture conventionnelle au sens strict. Cette exp\u00e9rience met ainsi en \u00e9vidence la <em>plasticit\u00e9<\/em> institutionnelle de l\u2019ordre juridique europ\u00e9en, capable de reconfigurer les modalit\u00e9s de l\u2019int\u00e9gration sans dissoudre le cadre normatif qui la soutient. <a href=\"https:\/\/www.touteleurope.eu\/l-ue-dans-le-monde\/le-groenland-fait-il-partie-de-l-union-europeenne\/\">Les discussions contemporaines relatives aux convoitises strat\u00e9giques entourant le territoire groenlandais rappellent,<\/a> de mani\u00e8re assez \u00e9clairante, que le rapport \u00e0 l\u2019Union demeure structur\u00e9 par des cat\u00e9gories institutionnelles durables, y compris lorsque l\u2019int\u00e9gration formelle est partiellement remise en cause. Loin de pr\u00e9figurer un \u00ab\u00a0droit g\u00e9n\u00e9ral de retrait\u00a0\u00bb, l\u2019exp\u00e9rience groenlandaise constitue, en d\u00e9finitive, un indice pr\u00e9coce de la nature non contractuelle \u2013 d\u00e9j\u00e0 partiellement statutaire \u2013 du lien tiss\u00e9 par la construction europ\u00e9enne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Ces \u00e9l\u00e9ments confirment que, jusqu\u2019\u00e0 une p\u00e9riode r\u00e9cente, le retrait demeurait juridiquement marginal et conceptuellement impens\u00e9. Les rares hypoth\u00e8ses \u00e9voqu\u00e9es relevaient davantage du d\u00e9bat politique que de la construction juridique. La question fut ainsi explicitement pos\u00e9e au Royaume-Uni lors du r\u00e9f\u00e9rendum de 1975 sur le maintien dans les Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes, ainsi qu\u2019en Gr\u00e8ce au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, avant d\u2019\u00eatre rapidement abandonn\u00e9e. Plus r\u00e9cemment, la crise \u00e9conomique et mon\u00e9taire a raviv\u00e9 les interrogations relatives \u00e0 un \u00e9ventuel retrait de la Gr\u00e8ce de la zone euro, voire de l\u2019UE elle-m\u00eame. \u00c0 ces scenarii se sont ajout\u00e9es des hypoth\u00e8ses plus\u00a0 complexes encore, li\u00e9es aux revendications ind\u00e9pendantistes internes \u00e0 certains \u00c9tats membres ou \u00e0 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une fragmentation \u00e9tatique. Les trait\u00e9s n\u2019apportaient cependant aucune r\u00e9ponse pr\u00e9cise \u00e0 ces situations, qui auraient n\u00e9cessairement appel\u00e9 des solutions n\u00e9goci\u00e9es, tant au niveau bilat\u00e9ral qu\u2019au niveau de l\u2019Union, et suppos\u00e9 l\u2019unanimit\u00e9 des \u00c9tats membres pour toute adaptation substantielle. L\u2019absence de pr\u00e9c\u00e9dents v\u00e9ritablement comparables \u2013 la scission de la Tch\u00e9coslovaquie \u00e9tant intervenue avant l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019UE, et la r\u00e9unification allemande s\u2019\u00e9tant op\u00e9r\u00e9e dans un cadre essentiellement interne \u2013 confirmait le caract\u00e8re longtemps marginal de ces interrogations. Ainsi, bien avant d\u2019\u00eatre consacr\u00e9 juridiquement, le retrait de l\u2019Union s\u2019est impos\u00e9 comme un impens\u00e9 fondateur de la construction communautaire\u00a0: juridiquement envisageable, politiquement tabou, et symboliquement incompatible avec l\u2019id\u00e9e d\u2019un processus d\u2019int\u00e9gration con\u00e7u comme irr\u00e9versible<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7II \u2013 La reconnaissance progressive d\u2019un droit de retrait : du tabou \u00e0 la cons\u00e9cration<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La reconnaissance explicite d\u2019un droit de retrait dans les trait\u00e9s de l\u2019Union ne s\u2019est pas op\u00e9r\u00e9e brutalement. Elle est le fruit d\u2019une \u00e9volution progressive, marqu\u00e9e par un changement de regard port\u00e9 sur la nature de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne et sur la place qu\u2019y occupent les \u00c9tats membres. Longtemps demeur\u00e9e \u00e0 la marge des discussions juridiques et politiques, la question du retrait a fini par \u00eatre saisie par le constituant europ\u00e9en, non sans circonspection, \u00e0 l\u2019occasion du TECE, avant d\u2019\u00eatre d\u00e9finitivement consacr\u00e9e par le trait\u00e9 de Lisbonne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) Le trait\u00e9 \u00e9tablissant une Constitution pour l\u2019Europe : une rupture conceptuelle assum\u00e9e<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le TECE marque, en effet, un tournant majeur. Pour la premi\u00e8re fois, le droit primaire de l\u2019Union envisage explicitement l\u2019hypoth\u00e8se du retrait volontaire d\u2019un \u00c9tat membre. Son <a href=\"https:\/\/www.cvce.eu\/content\/publication\/2010\/6\/2\/6ea22f22-4455-431f-a30d-c1e719c6aa43\/publishable_fr.pdf\">article I-60<\/a> disposait ceci\u00a0: \u00ab\u00a0<em>tout \u00c9tat membre peut d\u00e9cider, conform\u00e9ment \u00e0 ses r\u00e8gles constitutionnelles, de se retirer de l\u2019Union<\/em>\u00a0\u00bb. Cette affirmation, d\u2019une grande simplicit\u00e9 apparente, emportait des cons\u00e9quences consid\u00e9rables.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Tout d\u2019abord, le TECE consacrait clairement le caract\u00e8re unilat\u00e9ral du droit de retrait. La d\u00e9cision appartenait <em>exclusivement<\/em> \u00e0 l\u2019\u00c9tat membre concern\u00e9, sans qu\u2019aucune autorisation pr\u00e9alable des institutions ou des autres \u00c9tats membres ne soit requise. Ensuite, le TECE prenait soin d\u2019organiser juridiquement les modalit\u00e9s de ce retrait, en pr\u00e9voyant une proc\u00e9dure de notification, l\u2019ouverture de n\u00e9gociations destin\u00e9es \u00e0 fixer les conditions du retrait, ainsi qu\u2019une date d\u2019effet clairement d\u00e9termin\u00e9e. Enfin, l\u2019article I-60 pr\u00e9cisait qu\u2019un \u00c9tat ayant quitt\u00e9 l\u2019UE conservait la facult\u00e9 de pr\u00e9senter ult\u00e9rieurement une nouvelle demande d\u2019adh\u00e9sion, laquelle serait alors soumise \u00e0 la proc\u00e9dure ordinaire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cette innovation \u00e9tait d\u2019autant plus remarquable qu\u2019elle ne s\u2019accompagnait d\u2019aucune clause d\u2019expulsion. Le TECE maintenait, parall\u00e8lement, la proc\u00e9dure de suspension de certains droits pr\u00e9vue en cas de violation grave des valeurs fondamentales de l\u2019UE \u2013 introduite par le <a href=\"https:\/\/www.europarl.europa.eu\/about-parliament\/fr\/in-the-past\/the-parliament-and-the-treaties\/treaty-of-amsterdam\">trait\u00e9 d\u2019Amsterdam<\/a> \u2013, mais il refusait clairement d\u2019\u00e9riger un m\u00e9canisme permettant d\u2019exclure un \u00c9tat membre contre sa volont\u00e9. Ce choix traduisait une conception profond\u00e9ment volontariste de l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019Union\u00a0: on peut y entrer librement, on peut en sortir librement, mais on ne peut en \u00eatre chass\u00e9. La port\u00e9e symbolique de cette cons\u00e9cration ne doit pas \u00eatre sous-estim\u00e9e. En reconnaissant express\u00e9ment la possibilit\u00e9 du retrait, le constituant admettait que l\u2019int\u00e9gration ne repose pas sur une contrainte irr\u00e9versible, mais sur une adh\u00e9sion politique et juridique continue. Le droit de retrait apparaissait ainsi comme le corollaire logique d\u2019une Union fond\u00e9e sur le consentement des \u00c9tats, m\u00eame si ce consentement s\u2019exprimait dans un cadre institutionnel particuli\u00e8rement dense.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Mais les r\u00e9f\u00e9rendums n\u00e9gatifs fran\u00e7ais et n\u00e9erlandais de 2005 ont conduit \u00e0 l\u2019abandon du TECE, qui n\u2019est jamais entr\u00e9 en vigueur. La question du droit de retrait n\u2019en a pas pour autant disparu\u00a0: elle a \u00e9t\u00e9 reprise, presque mot pour mot, par le trait\u00e9 de Lisbonne, adopt\u00e9 dans une conjoncture politique profond\u00e9ment transform\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>B) L\u2019article 50 TUE : une cons\u00e9cration prudente et politiquement signifiante<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le trait\u00e9 de Lisbonne, entr\u00e9 en vigueur le 1<sup>er<\/sup> d\u00e9cembre 2009, reprend presqu\u2019\u00e0 l\u2019identique les dispositions du trait\u00e9 constitutionnel relatives au retrait<a href=\"https:\/\/books.openedition.org\/pufr\/1551?lang=fr\">. L\u2019actuel article 50 TUE constitue ainsi l\u2019h\u00e9ritier direct de l\u2019article I-60 du TECE<\/a>. Ce choix n\u2019a rien d\u2019innocent. Il t\u00e9moigne de la volont\u00e9 des \u00c9tats membres de maintenir cette innovation, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9chec politique du projet d\u2019une \u00ab\u00a0constitution pour l\u2019Europe\u00a0\u00bb. Le contexte dans lequel s\u2019inscrit le trait\u00e9 de Lisbonne \u00e9claire effectivement le sens de cette cons\u00e9cration. Les ann\u00e9es qui ont suivi les r\u00e9f\u00e9rendums de 2005 ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par une mont\u00e9e sensible de l\u2019euroscepticisme et par une d\u00e9fiance accrue \u00e0 l\u2019\u00e9gard du processus d\u2019int\u00e9gration. Plusieurs dispositions du nouveau trait\u00e9 traduisent cette inflexion, qu\u2019il s\u2019agisse, par exemple, de la possibilit\u00e9 d\u00e9sormais admise de r\u00e9viser les trait\u00e9s afin de r\u00e9duire les comp\u00e9tences de l\u2019UE. Dans ce climat, la reconnaissance explicite du droit de retrait peut \u00eatre comprise comme une concession politique destin\u00e9e \u00e0 rassurer les \u00c9tats et les opinions publiques quant au caract\u00e8re non coercitif de l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019UE.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/www.europarl.europa.eu\/RegData\/etudes\/IDAN\/2020\/659349\/EPRS_IDA(2020)659349_FR.pdf\">L\u2019article 50 TUE<\/a> dispose ainsi que tout \u00c9tat membre peut notifier son intention de se retirer au Conseil europ\u00e9en. \u00c0 compter de cette notification, l\u2019Union est tenue de n\u00e9gocier avec l\u2019\u00c9tat sortant un accord fixant les modalit\u00e9s du retrait, \u00ab\u00a0<em>en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l\u2019Union<\/em>\u00a0\u00bb. Contrairement \u00e0 un trait\u00e9 d\u2019adh\u00e9sion, qui requiert la ratification de l\u2019ensemble des \u00c9tats membres conform\u00e9ment \u00e0 leurs r\u00e8gles constitutionnelles respectives, l\u2019accord de retrait est conclu au nom de l\u2019UE par le Conseil, statuant \u00e0 la majorit\u00e9 qualifi\u00e9e, apr\u00e8s approbation du Parlement europ\u00e9en. Le retrait produit ensuite ses effets soit \u00e0 la date d\u2019entr\u00e9e en vigueur de l\u2019accord, soit, \u00e0 d\u00e9faut, deux ans apr\u00e8s la notification, sauf prorogation d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 par le Conseil europ\u00e9en en accord avec l\u2019\u00c9tat concern\u00e9. Enfin, l\u2019article 50 \u00a7 5 pr\u00e9cise que tout \u00c9tat qui s\u2019est retir\u00e9 peut demander \u00e0 adh\u00e9rer de nouveau \u00e0 l\u2019UE, sa demande \u00e9tant alors soumise \u00e0 la proc\u00e9dure classique pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 49 TUE.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Loin d\u2019\u00eatre une simple clause technique, l\u2019article 50 du TUE modifie en profondeur la grammaire constitutionnelle de l\u2019UE. Il met fin \u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui entourait jusque-l\u00e0 la possibilit\u00e9 du retrait et consacre, noir sur blanc, le caract\u00e8re r\u00e9versible de l\u2019int\u00e9gration. Pour autant, cette reconnaissance demeure soigneusement encadr\u00e9e\u00a0: elle s\u2019inscrit dans une proc\u00e9dure destin\u00e9e \u00e0 assurer un retrait ordonn\u00e9 et \u00e0 pr\u00e9server, autant que possible, la stabilit\u00e9 juridique de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En d\u00e9finitive, le droit de retrait consacr\u00e9 par le trait\u00e9 de Lisbonne ne saurait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une remise en cause radicale du projet europ\u00e9en. Il s\u2019apparente plut\u00f4t \u00e0 une <em>formalisation juridique <\/em>d\u2019une possibilit\u00e9 qui, bien que longtemps impens\u00e9e, n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 totalement exclue sur le plan politique. La v\u00e9ritable port\u00e9e de cette cons\u00e9cration ne se r\u00e9v\u00e8le pleinement qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re des d\u00e9bats relatifs \u00e0 la nature juridique de l\u2019UE, auxquels l\u2019existence m\u00eame du droit de retrait apporte un \u00e9clairage renouvel\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7III \u2013 Le droit de retrait et la nature juridique de l\u2019Union<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La cons\u00e9cration explicite d\u2019un droit de retrait par le trait\u00e9 de Lisbonne ne constitue pas seulement une innovation proc\u00e9durale. Elle s\u2019inscrit dans un d\u00e9bat beaucoup plus ancien et plus profond, relatif \u00e0 la <a href=\"https:\/\/www.eu-hub.eu\/sites\/default\/files\/2.%20Le%20syst%C3%A8me%20juridique%20de%20l%20Union%20europ%C3%A9enne.pdf\">nature juridique de l\u2019UE<\/a>. Depuis les <a href=\"https:\/\/droit.cairn.info\/revue-pouvoirs-2014-2-page-59?lang=fr\">arr\u00eats fondateurs des ann\u00e9es 1960<\/a>, la qualification de l\u2019Union \u2013 ou, auparavant, des Communaut\u00e9s \u2013 oscille entre plusieurs mod\u00e8les th\u00e9oriques\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.vie-publique.fr\/parole-dexpert\/294159-quest-ce-que-lunion-europeenne-par-julien-barroche\">organisation internationale d\u2019un type particulier, f\u00e9d\u00e9ration en devenir<\/a>, voire <a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/droit-de-l-union-europeenne--9782340036079-page-28?lang=fr\">entit\u00e9 juridique <em>sui generis<\/em>.<\/a> La cons\u00e9cration d\u2019un droit de retrait unilat\u00e9ral vient in\u00e9vitablement troubler ces\u00a0 cat\u00e9gories, en apportant un \u00e9l\u00e9ment nouveau \u00e0 une controverse jamais v\u00e9ritablement tranch\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) Le droit de retrait comme mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la th\u00e8se f\u00e9d\u00e9rale<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">D\u00e8s les deux arr\u00eats <em>Van Gend en Loos<\/em> (<a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/TXT\/HTML\/?uri=CELEX:61962CJ0026\">1963<\/a>) et <em>Costa c. ENEL<\/em> (<a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/ALL\/?uri=CELEX:61964CJ0006\">1964<\/a>), la CJCE a affirm\u00e9 la singularit\u00e9 de l\u2019ordre juridique communautaire, pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00ab\u00a0nouvel ordre juridique de droit international\u00a0\u00bb dont les sujets sont non seulement les \u00c9tats, mais aussi leurs ressortissants. Cette affirmation a nourri, au fil des d\u00e9cennies, une lecture de plus en plus <em>constitutionnelle<\/em> de la construction europ\u00e9enne, au point que certains commentateurs et responsables politiques ont pu voir dans l\u2019UE les pr\u00e9mices d\u2019une v\u00e9ritable f\u00e9d\u00e9ration. Or, l\u2019existence m\u00eame d\u2019un droit de retrait unilat\u00e9ral appara\u00eet, \u00e0 premi\u00e8re vue, difficilement compatible avec une telle qualification. Dans les f\u00e9d\u00e9rations classiques, l\u2019appartenance des entit\u00e9s f\u00e9d\u00e9r\u00e9es est en principe irr\u00e9versible. La s\u00e9cession y est g\u00e9n\u00e9ralement exclue, soit explicitement, soit par la logique m\u00eame de l\u2019ordre constitutionnel f\u00e9d\u00e9ral. L\u2019exemple des \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, o\u00f9 la <a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/la-guerre--9782361062026-page-161?lang=fr\">guerre de S\u00e9cession<\/a> a d\u00e9finitivement tranch\u00e9 la question, illustre de mani\u00e8re paradigmatique cette conception. Certes, il n\u2019est pas totalement impossible de trouver des exemples de f\u00e9d\u00e9rations ayant reconnu, au moins formellement, un droit de retrait. La <a href=\"https:\/\/revue-pouvoirs.fr\/wp-content\/uploads\/pdfs_articles\/Pouvoirs03_p133-143_nouvelle_constit_sovietique.pdf\">constitution sovi\u00e9tique d\u2019octobre 1977<\/a> est souvent cit\u00e9e \u00e0 cet \u00e9gard, puisqu\u2019elle reconnaissait aux r\u00e9publiques f\u00e9d\u00e9r\u00e9es un droit de s\u00e9cession.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Toutefois, ce pr\u00e9c\u00e9dent appara\u00eet largement inappropri\u00e9 pour penser l\u2019Union. D\u2019une part, ce droit est longtemps demeur\u00e9 purement th\u00e9orique. D\u2019autre part, le contexte politique et id\u00e9ologique de l\u2019Union sovi\u00e9tique rend toute comparaison assez d\u00e9licate. S\u2019il a permis, apr\u00e8s coup, un d\u00e9membrement relativement pacifique de l\u2019URSS, il ne saurait constituer un mod\u00e8le op\u00e9ratoire pour analyser la nature de l\u2019Union. La th\u00e8se f\u00e9d\u00e9rale moderne tente parfois de d\u00e9passer cette difficult\u00e9 en soutenant que l\u2019\u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb d\u2019une f\u00e9d\u00e9ration r\u00e9side moins dans l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019appartenance que dans la finalit\u00e9 de protection et de s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019elle offre \u00e0 ses membres. Dans cette perspective, si une f\u00e9d\u00e9ration se r\u00e9v\u00e9lait incapable de remplir cette fonction essentielle, le retrait pourrait appara\u00eetre comme une option d\u00e9fendable. Cette argumentation demeure malgr\u00e9 tout assez fragile. Elle suppose d\u2019admettre qu\u2019une f\u00e9d\u00e9ration puisse tol\u00e9rer la remise en cause unilat\u00e9rale de son int\u00e9grit\u00e9 territoriale et politique, ce qui heurte la conception classique du f\u00e9d\u00e9ralisme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Par ailleurs, si les \u00c9tats membres de l\u2019Union conservent ind\u00e9niablement leur personnalit\u00e9 juridique internationale, cette derni\u00e8re n\u2019implique pas n\u00e9cessairement la pleine souverainet\u00e9 internationale. Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette souverainet\u00e9 \u2013 entendue comme la capacit\u00e9 ultime de d\u00e9cider de son appartenance \u00e0 un ordre juridique \u2013 qui constitue la justification majeure d\u2019un droit de retrait. De ce point de vue, la cons\u00e9cration de l\u2019article 50 TUE rend la qualification f\u00e9d\u00e9rale de l\u2019UE tout particuli\u00e8rement d\u00e9licate, sinon intenable dans sa forme classique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>B) Le retrait comme indice d\u2019une organisation internationale singuli\u00e8re<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00c0 rebours, l\u2019existence d\u2019un droit de retrait unilat\u00e9ral semble conforter la th\u00e8se selon laquelle l\u2019Union europ\u00e9enne rel\u00e8verait, fondamentalement, du mod\u00e8le de l\u2019organisation internationale. Cette lecture trouve un appui textuel explicite dans l\u2019<a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/resource.html?uri=cellar:2bf140bf-a3f8-4ab2-b506-fd71826e6da6.0002.02\/DOC_1&amp;format=PDF\">article 1<sup>er<\/sup><\/a> du TUE, qui d\u00e9finit l\u2019UE comme une entit\u00e9 \u00ab\u00a0<em>\u00e0 laquelle les \u00c9tats membres attribuent des comp\u00e9tences pour atteindre leurs objectifs communs<\/em>\u00a0\u00bb. La formulation est significative\u00a0: l\u2019UE appara\u00eet comme un instrument au service des \u00c9tats, et non comme un ordre politique se substituant \u00e0 eux. Dans cette perspective, le droit de retrait constitue une manifestation ultime de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique. Il rappelle que, malgr\u00e9 l\u2019autonomie et la primaut\u00e9 du droit de l\u2019UE, les \u00c9tats membres demeurent les ma\u00eetres des trait\u00e9s et conservent la facult\u00e9 de mettre fin \u00e0 leur engagement. La cons\u00e9cration de l\u2019article 50 du TUE apporte ainsi de l\u2019eau au moulin de ceux qui voient dans l\u2019Union une <a href=\"https:\/\/revuedlf.com\/droit-ue\/une-question-de-confiance-nature-juridique-de-lunion-europeenne-et-adhesion-a-la-convention-europeenne-des-droits-de-lhomme\/\">organisation internationale profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9e<\/a>, mais n\u00e9anmoins r\u00e9versible dans son principe.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cette analyse rejoint, sous certains aspects, l\u2019ancienne th\u00e9orie de l\u2019UE comme \u00ab\u00a0<em>service public international\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, qui a pu \u00eatre utilis\u00e9e pour expliquer la naissance et le d\u00e9veloppement de certaines organisations internationales dot\u00e9es de comp\u00e9tences \u00e9tendues. Selon cette approche, l\u2019Union ne serait pas une fin en soi, mais plut\u00f4t un cadre fonctionnel permettant aux \u00c9tats de r\u00e9aliser plus efficacement des objectifs qu\u2019ils ne pourraient atteindre isol\u00e9ment. Le droit de retrait s\u2019inscrirait alors comme une garantie ultime contre toute autonomisation excessive de la structure. Pourtant, assimiler purement et simplement l\u2019UE \u00e0 une organisation internationale classique serait tout aussi r\u00e9ducteur. Les diff\u00e9rences sont bien connues\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.cvce.eu\/collections\/unit-content\/-\/unit\/a92fd1a5-f658-4ccd-84ec-9cae94c6ea76\/de5e84bb-6023-4baa-89dd-8118d21633da\/Resources\">effet direct et primaut\u00e9 du droit de l\u2019Union<\/a>, r\u00f4le central du juge, int\u00e9gration pouss\u00e9e des march\u00e9s, citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne, et d\u00e9sormais protection structur\u00e9e des droits fondamentaux. Ces \u00e9l\u00e9ments exc\u00e8dent tr\u00e8s largement les caract\u00e9ristiques ordinaires des organisations internationales traditionnelles. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette tension que r\u00e9side l\u2019int\u00e9r\u00eat analytique du droit de retrait. Celui-ci ne tranche pas d\u00e9finitivement la question de la nature juridique de l\u2019Union, mais il r\u00e9active le d\u00e9bat. Il souligne le recul d\u2019une lecture t\u00e9l\u00e9ologique fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/afdi_0066-3085_2016_num_62_1_5025\"><em>marche en avant<\/em>\u00a0<\/a>\u00bb n\u00e9cessaire et irr\u00e9versible de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, au profit d\u2019une conception plus pragmatique et plus contingente de l\u2019UE, con\u00e7ue comme le produit d\u2019une volont\u00e9 politique toujours r\u00e9vocable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En somme, la cons\u00e9cration du droit de retrait par le trait\u00e9 de Lisbonne ne fait pas basculer l\u2019Union europ\u00e9enne dans la cat\u00e9gorie des organisations internationales ordinaires, pas plus qu\u2019elle ne permet de la qualifier de f\u00e9d\u00e9ration. Elle confirme plut\u00f4t son <a href=\"https:\/\/www.editions-ulb.be\/fr\/book\/?GCOI=74530100017750\"><em>hybridit\u00e9 structurelle<\/em>\u00a0<\/a>: une entit\u00e9 juridiquement autonome et profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9e, mais reposant <em>ultimement<\/em> sur le consentement renouvel\u00e9 de ses \u00c9tats membres. Cette hybridit\u00e9, loin d\u2019\u00eatre une faiblesse, constitue sans doute l\u2019un des traits les plus caract\u00e9ristiques \u2013 et les plus fragiles \u2013 de la construction europ\u00e9enne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7IV \u2013 L\u2019article 50 du TUE : une fausse simplicit\u00e9<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">De prime abord, <a href=\"https:\/\/www.europarl.europa.eu\/RegData\/etudes\/IDAN\/2020\/659349\/EPRS_IDA(2020)659349_FR.pdf\">l\u2019article 50 du TUE<\/a> semble offrir une architecture claire et relativement lin\u00e9aire\u00a0: un \u00c9tat membre d\u00e9cide de se retirer, notifie cette d\u00e9cision, n\u00e9gocie un accord avec l\u2019UE, puis cesse d\u2019\u00eatre soumis aux trait\u00e9s. Pourtant, cette apparente simplicit\u00e9 dissimule, en r\u00e9alit\u00e9, une construction juridique bien plus subtile. L\u2019article 50 poursuit en r\u00e9alit\u00e9 un double objectif, que la CJUE a explicitement mis en \u00e9vidence\u00a0: tout d\u2019abord, consacrer un droit souverain de retrait au profit de tout \u00c9tat membre\u00a0; ensuite, encadrer ce droit par une proc\u00e9dure destin\u00e9e \u00e0 permettre que le retrait s\u2019op\u00e8re de mani\u00e8re ordonn\u00e9e (<a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/liste.jsf?language=fr&amp;td=ALL&amp;num=C-621\/18\">CJUE [AP], 10 d\u00e9cembre 2018, <em>Wightman<\/em> [pt. 57]<\/a>). Cette dualit\u00e9 irrigue l\u2019ensemble du dispositif et explique m\u00eame certaines tensions internes de la disposition, entre affirmation de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique et structuration institutionnelle du processus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) Le retrait comme d\u00e9cision souveraine unilat\u00e9rale<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">L\u2019article 50 \u00a7 1 TUE pose d\u2019embl\u00e9e le principe fondamental\u00a0: \u00ab\u00a0<em>tout \u00c9tat membre peut d\u00e9cider, conform\u00e9ment \u00e0 ses r\u00e8gles constitutionnelles, de se retirer de l\u2019Union<\/em>\u00a0\u00bb. La formulation est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice. Il ne s\u2019agit ni d\u2019une simple facult\u00e9 conditionnelle, ni d\u2019un souhait \u00e0 exprimer, mais bien d\u2019une <em>d\u00e9cision<\/em>, relevant de la seule volont\u00e9 de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9. Aucune condition mat\u00e9rielle n\u2019est exig\u00e9e. Contrairement \u00e0 l\u2019<a href=\"https:\/\/legal.un.org\/ilc\/texts\/instruments\/french\/conventions\/1_1_1969.pdf\">article 62 de la Convention de Vienne sur le droit des trait\u00e9s<\/a>, l\u2019exercice du droit de retrait n\u2019est pas du tout subordonn\u00e9 \u00e0 l\u2019existence d\u2019un changement fondamental de circonstances. De m\u00eame, aucune autorisation pr\u00e9alable n\u2019est requise, ni de la part des institutions de l\u2019Union, ni de celle des autres \u00c9tats membres. Les propositions formul\u00e9es lors des n\u00e9gociations du TECE, tendant \u00e0 soumettre le retrait \u00e0 un accord unanime du Conseil europ\u00e9en, ont \u00e9t\u00e9 explicitement \u00e9cart\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La seule exigence pos\u00e9e par le texte tient au respect des <em>r\u00e8gles constitutionnelles nationales<\/em>. Cette r\u00e9f\u00e9rence, en apparence innocente, est lourde de cons\u00e9quences. Elle renvoie \u00e0 la diversit\u00e9 des proc\u00e9dures internes \u2013 r\u00e9f\u00e9rendum, intervention du Parlement, contr\u00f4le juridictionnel, etc. \u2013 et conf\u00e8re aux ordres constitutionnels nationaux un r\u00f4le central dans le d\u00e9clenchement du processus de retrait. Partant, l\u2019article 50 du TUE reconna\u00eet pleinement la dimension constitutionnelle de la d\u00e9cision de retrait, tout en s\u2019abstenant d\u2019en d\u00e9finir les modalit\u00e9s concr\u00e8tes. La CJUE a confirm\u00e9 avec force cette lecture dans l\u2019arr\u00eat <em>Wightman<\/em>. Elle y souligne que l\u2019\u00c9tat membre concern\u00e9 n\u2019est tenu ni de consulter les autres \u00c9tats membres, ni d\u2019obtenir l\u2019accord des institutions de l\u2019UE. La d\u00e9cision de retrait rel\u00e8ve de sa seule responsabilit\u00e9 souveraine, d\u00e8s lors qu\u2019elle est prise conform\u00e9ment \u00e0 son ordre constitutionnel interne [<a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/liste.jsf?language=fr&amp;td=ALL&amp;num=C-621\/18\">pt. 50<\/a>]. Cette affirmation de souverainet\u00e9 est d\u2019autant plus remarquable qu\u2019elle \u00e9mane d\u2019une juridiction qui n\u2019a cess\u00e9, depuis les origines, de souligner la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019ordre juridique de l\u2019UE et la limitation volontaire des souverainet\u00e9s \u00e9tatiques qu\u2019il implique. L\u2019article 50 du TUE appara\u00eet ainsi comme l\u2019un des rares lieux du droit primaire o\u00f9 la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat membre est reconnue dans sa forme la plus classique, canonique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">B) <\/span><\/span><\/em><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u><em>U<\/em>ne proc\u00e9dure destin\u00e9e \u00e0 organiser la sortie, non \u00e0 l\u2019entraver<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Si la d\u00e9cision de retrait est unilat\u00e9rale, sa mise en \u0153uvre est en revanche soigneusement institutionnalis\u00e9e. L\u2019article 50 du TUE organise une proc\u00e9dure destin\u00e9e \u00e0 encadrer les effets juridiques, politiques et temporels du retrait, afin d\u2019\u00e9viter une rupture brutale et d\u00e9sordonn\u00e9e. La d\u00e9cision de retrait doit \u00eatre notifi\u00e9e non pas au Conseil, institution l\u00e9gislative classique de l\u2019UE, mais directement au Conseil europ\u00e9en. Ce choix institutionnel est significatif. Il traduit la nature \u00e9minemment <em>constitutionnelle<\/em> du retrait, qui rel\u00e8ve des plus hautes autorit\u00e9s politiques des \u00c9tats membres et appelle une r\u00e9ponse de m\u00eame niveau. La notification ouvre une phase de n\u00e9gociation entre l\u2019Union et l\u2019\u00c9tat sortant, en vue de conclure un \u00ab\u00a0<em>accord fixant les modalit\u00e9s de son retrait<\/em>\u00a0\u00bb, en tenant compte du cadre des relations futures. L\u2019article 50 confie \u00e0 l\u2019Union \u2013 et non aux \u00c9tats membres individuellement \u2013 la comp\u00e9tence pour n\u00e9gocier et conclure cet accord. Le Conseil europ\u00e9en fixe les orientations g\u00e9n\u00e9rales, tandis que le Conseil autorise l\u2019ouverture des n\u00e9gociations et d\u00e9signe le n\u00e9gociateur, conform\u00e9ment \u00e0 la proc\u00e9dure pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019<a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/LexUriServ\/LexUriServ.do?uri=CELEX:12008E218:FR:HTML\">article 218 du TFUE<\/a>. La proc\u00e9dure de conclusion de l\u2019accord de retrait se distingue notablement de celle applicable \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion. L\u2019accord est conclu par le Conseil statuant \u00e0 la majorit\u00e9 qualifi\u00e9e, apr\u00e8s approbation du Parlement europ\u00e9en. Aucune ratification par les parlements nationaux n\u2019est requise. Ce choix t\u00e9moigne de la volont\u00e9, pour ainsi dire, de \u00ab\u00a0d\u00e9s\u00e9tatiser\u00a0\u00bb partiellement la proc\u00e9dure de retrait, en la\u00a0 pla\u00e7ant dans le cadre institutionnel propre \u00e0 l\u2019UE.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">L\u2019article 50 du TUE pr\u00e9voit en outre un m\u00e9canisme de temporalit\u00e9 automatique. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019accord, les trait\u00e9s cessent d\u2019\u00eatre applicables \u00e0 l\u2019\u00c9tat concern\u00e9 deux ans apr\u00e8s la notification, sauf\u00a0 d\u00e9cision unanime du Conseil europ\u00e9en de proroger ce d\u00e9lai. Cette automaticit\u00e9 constitue l\u2019un des traits les plus saillants du dispositif. Elle garantit que le retrait ne puisse \u00eatre ind\u00e9finiment diff\u00e9r\u00e9, mais elle introduit \u00e9galement un \u00e9l\u00e9ment de rigidit\u00e9 susceptible de produire des effets juridiques particuli\u00e8rement radicaux. Enfin, l\u2019article 50 \u00a7 5 pr\u00e9cise qu\u2019un \u00c9tat qui s\u2019est retir\u00e9 peut ult\u00e9rieurement demander \u00e0 adh\u00e9rer de nouveau \u00e0 l\u2019Union, sa demande \u00e9tant alors soumise \u00e0 la proc\u00e9dure ordinaire pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 49 TUE. Cette disposition parach\u00e8ve la logique du retrait comme choix r\u00e9versible, tout en soulignant que le retour dans l\u2019Union ne saurait se faire aux conditions ant\u00e9rieures.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Pris dans son ensemble, l\u2019article 50 du TUE ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une <em>simple clause de retrait<\/em>. Il\u00a0 incarne une tension constitutive entre deux rationalit\u00e9s\u00a0: celle de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique, pleinement affirm\u00e9e au stade de la d\u00e9cision, et celle de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, qui reprend ses droits au stade de la mise en \u0153uvre. Cette tension explique que l\u2019article 50 puisse \u00eatre lu \u00e0 la fois comme un instrument de r\u00e9assurance politique \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00c9tats membres et comme un m\u00e9canisme de stabilisation juridique destin\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019UE contre les effets d\u00e9sordonn\u00e9s d\u2019un retrait. Loin de r\u00e9soudre les ambigu\u00eft\u00e9s de la construction europ\u00e9enne, il les met au contraire en pleine lumi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7V \u2013 Le <em>Brexit<\/em>: une mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve grandeur nature de l\u2019article 50 TUE<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">L\u2019activation de l\u2019article 50 du TUE par le Royaume-Uni a constitu\u00e9 un moment de v\u00e9rit\u00e9 pour le droit du retrait. Longtemps demeur\u00e9 th\u00e9orique, le m\u00e9canisme pr\u00e9vu par le trait\u00e9 de Lisbonne s\u2019est trouv\u00e9 confront\u00e9, pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 politique, institutionnelle et sociale d\u2019une sortie effective. Le Brexit n\u2019a pas seulement \u00e9t\u00e9 un \u00e9v\u00e9nement politique majeur, il a \u00e9galement servi de laboratoire juridique, r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 la fois la robustesse et les fragilit\u00e9s du cadre normatif imagin\u00e9 par le constituant europ\u00e9en.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) Le d\u00e9clenchement du processus : du r\u00e9f\u00e9rendum \u00e0 la notification<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00c0 l\u2019issue du Conseil europ\u00e9en des <a href=\"https:\/\/www.consilium.europa.eu\/fr\/meetings\/european-council\/2016\/02\/18-19\/\">18 et 19 f\u00e9vrier 2016<\/a>, au cours duquel un accord avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 avec le Royaume-Uni afin de r\u00e9pondre \u00e0 certaines revendications, le Premier ministre de l\u2019\u00e9poque, <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/referendum-sur-le-brexit\/article\/2016\/06\/28\/pour-la-premiere-fois-cameron-face-aux-vingt-sept-a-bruxelles_4959560_4872498.html\">David Cameron<\/a>, annon\u00e7a l\u2019organisation d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum sur le maintien ou la sortie de l\u2019UE. La <a href=\"https:\/\/www.consilium.europa.eu\/fr\/policies\/the-eu-uk-withdrawal-agreement\/timeline-eu-uk-withdrawal-agreement\/\">consultation eut lieu le 23 juin 2016<\/a> et conduisit, \u00e0 la surprise de la plupart des observateurs, \u00e0 une majorit\u00e9 nette en faveur du retrait. Ce vote populaire, bien que politiquement d\u00e9cisif, ne produisait pas en lui-m\u00eame d\u2019effet juridique direct au regard du droit de l\u2019UE. La mise en \u0153uvre du retrait supposait encore une d\u00e9cision formelle des autorit\u00e9s britanniques, prise conform\u00e9ment aux r\u00e8gles constitutionnelles internes, et surtout la <em>notification<\/em> de cette d\u00e9cision au Conseil europ\u00e9en, condition <em>sine qua non<\/em> du d\u00e9clenchement de la proc\u00e9dure pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019article 50 TUE.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Ce n\u2019est que le <a href=\"https:\/\/www.consilium.europa.eu\/fr\/policies\/the-eu-uk-withdrawal-agreement\/timeline-eu-uk-withdrawal-agreement\/\">29 mars 2017<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire pr\u00e8s de neuf mois apr\u00e8s le r\u00e9f\u00e9rendum, que le gouvernement de Theresa May notifia officiellement l\u2019intention du Royaume-Uni de se retirer de l\u2019UE. Cette temporalit\u00e9 relativement longue illustre d\u00e9j\u00e0 l\u2019un des paradoxes du retrait\u00a0: d\u00e9cision souveraine, il n\u2019en demeure pas moins \u00e9troitement li\u00e9 aux contraintes constitutionnelles et politiques internes, comme l\u2019ont d\u00e9voil\u00e9 certains contentieux nationaux, en particulier <a href=\"http:\/\/blog.juspoliticum.com\/2017\/01\/25\/larret-miller-de-la-cour-supreme-du-royaume-uni-une-traduction-des-passages-principaux\/\">l\u2019affaire <em>Miller<\/em><\/a> de la Cour supr\u00eame, relative au r\u00f4le du Parlement britannique dans le d\u00e9clenchement du processus. La notification de mars 2017 fit entrer le Royaume-Uni dans un cadre juridique in\u00e9dit, en enclenchant le compte \u00e0 rebours pr\u00e9vu par l\u2019article 50 \u00a7 3 TUE. \u00c0 compter de cette date, l\u2019hypoth\u00e8se du retrait cessait d\u2019\u00eatre abstraite pour devenir une r\u00e9alit\u00e9 juridique encadr\u00e9e par le droit de l\u2019UE.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>B) Le r\u00f4le central du Conseil europ\u00e9en et la structuration des n\u00e9gociations<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Une fois la notification effectu\u00e9e, l\u2019article 50 TUE conf\u00e8re un r\u00f4le d\u00e9terminant au Conseil europ\u00e9en. Celui-ci est charg\u00e9 de d\u00e9finir les orientations politiques encadrant la n\u00e9gociation de l\u2019accord de retrait. Ce choix institutionnel confirme que le retrait rel\u00e8ve avant tout d\u2019une logique constitutionnelle et intergouvernementale, impliquant directement les plus hautes autorit\u00e9s politiques des \u00c9tats membres. Le Conseil europ\u00e9en adopta, le <a href=\"https:\/\/www.consilium.europa.eu\/fr\/meetings\/european-council\/2017\/04\/29\/\">29 avril 2017<\/a>, des orientations d\u00e9taillant les principes et les lignes rouges que l\u2019Union devait d\u00e9fendre tout au long des n\u00e9gociations. Ces orientations posaient notamment le principe d\u2019une approche s\u00e9quentielle, distinguant une premi\u00e8re phase consacr\u00e9e aux modalit\u00e9s du retrait proprement dit \u2013 droits des citoyens, r\u00e8glement financier, situation de la fronti\u00e8re irlandaise \u2013 et une seconde phase relative au cadre des relations futures. Le Conseil europ\u00e9en statue par consensus, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 15\u00a0\u00a7\u00a04 TUE, l\u2019\u00c9tat membre concern\u00e9 par le retrait \u00e9tant exclu des d\u00e9lib\u00e9rations et des d\u00e9cisions, comme l\u2019exige l\u2019article 50 \u00a7 4. Cette exclusion, loin d\u2019\u00eatre purement et simplement symbolique, illustre la logique selon laquelle l\u2019\u00c9tat sortant cesse progressivement de participer \u00e0 la d\u00e9termination des orientations politiques de l\u2019Union, avant m\u00eame la date effective de son retrait.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Sur la base des orientations du Conseil europ\u00e9en et des recommandations de la Commission europ\u00e9enne, le Conseil de l\u2019Union adopta, <a href=\"https:\/\/www.consilium.europa.eu\/fr\/meetings\/gac-art50\/2017\/05\/22\/\">le 22 mai 2017<\/a>, la d\u00e9cision autorisant l\u2019ouverture des n\u00e9gociations et d\u00e9signant la Commission comme n\u00e9gociateur de l\u2019Union. <a href=\"https:\/\/www.challenges.fr\/monde\/michel-barnier-nomme-negociateur-pour-le-brexit_415182\">Michel Barnier fut nomm\u00e9 chef de l\u2019\u00e9quipe de n\u00e9gociation<\/a>, incarnant la volont\u00e9 de l\u2019UE de centraliser et de ma\u00eetriser \u00e9troitement le processus. Cette structuration institutionnelle des n\u00e9gociations t\u00e9moigne de la capacit\u00e9 de l\u2019Union \u00e0 parler d\u2019une seule voix dans un contexte potentiellement fragmentant. Elle r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement une dissym\u00e9trie fondamentale entre l\u2019\u00c9tat sortant et l\u2019Union, cette derni\u00e8re apparaissant comme un acteur institutionnel coh\u00e9rent face \u00e0 un \u00c9tat travers\u00e9 par de profondes divisions internes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>C) Une proc\u00e9dure juridiquement ordonn\u00e9e, politiquement chaotique<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Si le cadre juridique du retrait s\u2019est av\u00e9r\u00e9 assez clair, sa mise en \u0153uvre a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par une instabilit\u00e9 politique persistante du c\u00f4t\u00e9 britannique. Un premier projet d\u2019accord de retrait, conclu par les n\u00e9gociateurs le <a href=\"https:\/\/www.touteleurope.eu\/fonctionnement-de-l-ue\/brexit-l-accord-de-sortie-mayue-en-8-points-cles\/\">14 novembre 2018<\/a> et ent\u00e9rin\u00e9 par le Conseil europ\u00e9en le 25 novembre suivant, pr\u00e9voyait une sortie effective au 30 mars 2019, assortie d\u2019une p\u00e9riode de transition jusqu\u2019\u00e0\u00a0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 2020. Ce projet fut rejet\u00e9 \u00e0 une \u00e9crasante majorit\u00e9 par la Chambre des communes le 15 janvier 2019, puis \u00e0 nouveau rejet\u00e9 le 12 mars 2019 apr\u00e8s des ajustements relatifs \u00e0 la question irlandaise. Ces votes n\u00e9gatifs plong\u00e8rent le processus de retrait dans une profonde incertitude, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019expiration du d\u00e9lai de deux ans pr\u00e9vu par l\u2019article 50 du TUE. Face au risque d\u2019un retrait sans accord, le gouvernement britannique sollicita \u00e0 plusieurs reprises la prorogation du d\u00e9lai de retrait. Le <a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/TXT\/HTML\/?uri=CELEX:52019PC0194\">Conseil europ\u00e9en<\/a> accepta successivement ces demandes, tout d\u2019abord jusqu\u2019au 22 mai 2019, puis jusqu\u2019au 31 octobre 2019, en soulignant \u00e0 chaque fois le caract\u00e8re exceptionnel de ces prorogations et la n\u00e9cessit\u00e9 de parvenir \u00e0 une solution d\u00e9finitive. L\u2019accord de retrait ne fut finalement sign\u00e9 que le <a href=\"https:\/\/commission.europa.eu\/strategy-and-policy\/relations-united-kingdom\/eu-uk-withdrawal-agreement_fr\">24 janvier 2020<\/a>, avant d\u2019entrer en vigueur le 1<sup>er<\/sup>\u00a0f\u00e9vrier 2020. Une p\u00e9riode de transition, courant jusqu\u2019au <a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/TXT\/HTML\/?uri=CELEX:52021AA0001&amp;from=PT\">31 d\u00e9cembre 2020<\/a>, permit de maintenir temporairement l\u2019application du droit de l\u2019Union au Royaume-Uni, tout en pr\u00e9parant la mise en place d\u2019un nouveau cadre juridique pour les relations futures. Cette succession de reports et de crises politiques internes a mis en \u00e9vidence l\u2019une des faiblesses du dispositif de l\u2019article 50 TUE\u00a0: si\u00a0 celui-ci garantit l\u2019effectivit\u00e9 du retrait, il laisse peu de prise \u00e0 l\u2019UE pour faire face aux blocages internes de l\u2019\u00c9tat sortant. La proc\u00e9dure est juridiquement ordonn\u00e9e, mais elle demeure largement tributaire des al\u00e9as politiques nationaux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>D) Les effets du retrait et la transition vers un nouveau cadre juridique<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 50 \u00a7 3 du TUE, les trait\u00e9s ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre applicables au Royaume-Uni \u00e0 compter de l\u2019entr\u00e9e en vigueur de l\u2019accord de retrait. \u00c0 l\u2019issue de la p\u00e9riode de transition, le Royaume-Uni est devenu un \u00c9tat tiers, mettant un terme \u00e0 plus de quarante ans d\u2019int\u00e9gration juridique. Les relations entre l\u2019UE et le Royaume-Uni ont alors \u00e9t\u00e9 r\u00e9gies par un <a href=\"https:\/\/commission.europa.eu\/strategy-and-policy\/relations-united-kingdom\/eu-uk-trade-and-cooperation-agreement_fr\">accord de commerce et de coop\u00e9ration<\/a> conclu le 30 d\u00e9cembre 2020, appliqu\u00e9 provisoirement d\u00e8s le 1<sup>er<\/sup>\u00a0 janvier 2021 et entr\u00e9 en vigueur le 1er mai 2021. Cet accord, distinct de l\u2019accord de retrait, illustre la dissociation op\u00e9r\u00e9e par l\u2019article 50 TUE entre les modalit\u00e9s de la sortie et la d\u00e9finition des\u00a0 relations futures. L\u2019exp\u00e9rience du Brexit montre ainsi que l\u2019article 50 remplit sa fonction premi\u00e8re\u00a0: permettre un retrait effectif et juridiquement encadr\u00e9. Mais elle r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement les limites d\u2019un m\u00e9canisme con\u00e7u pour g\u00e9rer l\u2019exceptionnel, confront\u00e9 \u00e0 une crise politique de longue dur\u00e9e. Le Brexit a mis en \u00e9vidence, avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re, les tensions entre souverainet\u00e9 \u00e9tatique, int\u00e9gration juridique et stabilit\u00e9 institutionnelle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong><u>\u00a7VI \u2013 L\u2019enrichissement jurisprudentiel du droit de l\u2019Union \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du Brexit<\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">Si le Brexit a constitu\u00e9 une rupture politique majeure, il a \u00e9galement offert \u00e0 la CJUE l\u2019occasion d\u2019affiner, voire de repenser, certains \u00e9quilibres fondamentaux du droit de l\u2019UE. Le contentieux n\u00e9 autour de l\u2019article 50 du TUE a conduit le juge de l\u2019UE \u00e0 se prononcer sur des questions in\u00e9dites\u00a0: la r\u00e9vocabilit\u00e9 de la notification de retrait, la port\u00e9e du principe d\u00e9mocratique, le r\u00f4le des valeurs communes, les limites du contr\u00f4le juridictionnel et, enfin, les cons\u00e9quences du retrait sur le statut et les droits des citoyens europ\u00e9ens. \u00c0 bien des \u00e9gards, le Brexit s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 paradoxalement juridiquement f\u00e9cond.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>A) L\u2019arr\u00eat Wightman : la r\u00e9vocabilit\u00e9 du retrait au prisme de l\u2019int\u00e9gration et des valeurs<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Saisie d\u2019un renvoi pr\u00e9judiciel par la Court of Session \u00e9cossaise, la CJUE a \u00e9t\u00e9 conduite, dans l\u2019arr\u00eat <a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/liste.jsf?language=fr&amp;td=ALL&amp;num=C-621\/18\"><em>Wightman<\/em><\/a>, \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une question centrale\u00a0: un \u00c9tat membre ayant notifi\u00e9 son intention de se retirer de l\u2019UE peut-il, unilat\u00e9ralement, r\u00e9voquer cette notification tant que le retrait n\u2019est pas\u00a0 effectif\u00a0? La r\u00e9ponse de la CJUE est sans \u00e9quivoque. Elle affirme l\u2019existence d\u2019un droit de r\u00e9vocation unilat\u00e9rale de la notification de retrait, \u00e0 condition que cette r\u00e9vocation intervienne avant l\u2019entr\u00e9e en vigueur de l\u2019accord de retrait ou, \u00e0 d\u00e9faut, avant l\u2019expiration du d\u00e9lai de deux ans pr\u00e9vu \u00e0 l\u2019article 50 \u00a7 3 TUE, et qu\u2019elle respecte les r\u00e8gles constitutionnelles de l\u2019\u00c9tat concern\u00e9. La r\u00e9vocation doit en outre \u00eatre <em>univoque et inconditionnelle<\/em>, en ce sens qu\u2019elle doit avoir pour objet de confirmer l\u2019appartenance de l\u2019\u00c9tat membre \u00e0 l\u2019Union dans des termes inchang\u00e9s. L\u2019argumentation de la Cour de justice m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. D\u2019un point de vue syst\u00e9mique, elle insiste sur la nature sp\u00e9cifique de l\u2019ordre juridique de l\u2019UE, reprenant le vocabulaire fondateur des arr\u00eats <em>Van Gend en Loos<\/em> et <em>Costa c. ENEL<\/em>. L\u2019article 50 TUE est interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re des trait\u00e9s \u00ab\u00a0<em>pris dans leur ensemble<\/em>\u00a0\u00bb, et non isol\u00e9ment. La CJUE en d\u00e9duit que l\u2019\u00ab\u00a0<em>intention<\/em>\u00a0\u00bb de se retirer ne saurait \u00eatre regard\u00e9e comme irr\u00e9vocable par nature.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Mais c\u2019est surtout sur le terrain des valeurs que l\u2019arr\u00eat retient l\u2019attention. La CJUE mobilise explicitement l\u2019objectif d\u2019une <em>union sans cesse plus \u00e9troite<\/em>, <a href=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1151\">les valeurs de libert\u00e9 et de d\u00e9mocratie consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019article 2 du TUE<\/a>, ainsi que le statut fondamental de citoyen de l\u2019UE. Le retrait est analys\u00e9 comme une rupture profonde des liens d\u2019int\u00e9gration et de la communaut\u00e9 de valeurs entre l\u2019\u00c9tat membre sortant et l\u2019UE, tandis que la r\u00e9vocation permet de pr\u00e9server le statu quo et de maintenir les droits des citoyens concern\u00e9s. Cette argumentation peut sembler, \u00e0 certains \u00e9gards, paradoxale. Alors m\u00eame que la Cour affirme avec force la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat membre dans la d\u00e9cision de retrait, elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 rappeler que cette souverainet\u00e9 s\u2019exerce dans un cadre constitutionnel europ\u00e9en structur\u00e9 par des valeurs communes. Loin d\u2019y voir une contradiction, la CJUE assume pleinement cette hybridit\u00e9, caract\u00e9ristique de l\u2019Union. La r\u00e9f\u00e9rence finale \u00e0 l\u2019article 68 de la Convention de Vienne sur le droit des trait\u00e9s, qui pr\u00e9voit la possibilit\u00e9 de r\u00e9voquer une notification de retrait avant qu\u2019elle n\u2019ait pris effet, ach\u00e8ve de conf\u00e9rer \u00e0 cet arr\u00eat <em>Wightman<\/em> une port\u00e9e \u00e0 la fois europ\u00e9enne et internationale. Cette mobilisation du droit international g\u00e9n\u00e9ral, pourtant souvent tenu \u00e0 distance par la CJUE lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019affirmer l\u2019autonomie du droit de l\u2019Union, t\u00e9moigne du caract\u00e8re <em>pragmatique<\/em> de son raisonnement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>B) Une Union de valeurs et une Union de droit : l\u2019encadrement juridictionnel du retrait<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cet arr\u00eat, comme on peut l\u2019entrevoir, ne se limite pas \u00e0 consacrer un droit de r\u00e9vocation. Il esquisse \u00e9galement les contours d\u2019un encadrement destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9venir les <em>usages abusifs<\/em> du droit de retrait. En subordonnant la r\u00e9vocation au respect des r\u00e8gles constitutionnelles nationales et \u00e0 son caract\u00e8re univoque et inconditionnel, la CJUE entend \u00e9viter que l\u2019article 50 du TUE ne soit instrumentalis\u00e9 comme un moyen de pression ou de ren\u00e9gociation permanente des conditions d\u2019appartenance \u00e0 l\u2019UE. Certes, ces garde-fous peuvent para\u00eetre insuffisants. Rien n\u2019emp\u00eache en th\u00e9orie un \u00c9tat membre de notifier son intention de se retirer, de la r\u00e9voquer, puis de notifier \u00e0 nouveau une telle intention. Cependant, la CJUE refuse explicitement de conf\u00e9rer au Conseil europ\u00e9en un pouvoir d\u2019appr\u00e9ciation ou de veto sur la r\u00e9vocation, une telle solution \u00e9tant incompatible avec l\u2019absence de clause d\u2019expulsion dans les trait\u00e9s et avec la nature souveraine du droit de retrait. La pr\u00e9vention de l\u2019abus doit donc \u00eatre recherch\u00e9e ailleurs, notamment dans le <a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/FR\/TXT\/HTML\/?uri=CELEX:12008M004\">principe de coop\u00e9ration loyale<\/a> et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, dans les m\u00e9canismes contentieux du droit de l\u2019Union. Cette approche t\u00e9moigne de la volont\u00e9 de la Cour de justice de pr\u00e9server un \u00e9quilibre d\u00e9licat entre respect de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique et sauvegarde de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019ordre juridique de l\u2019Union.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Plus largement encore, le contentieux du Brexit a permis de pr\u00e9ciser le r\u00f4le des juridictions nationales et europ\u00e9ennes dans le contr\u00f4le du processus de retrait. Si la d\u00e9cision de se retirer rel\u00e8ve avant tout du droit constitutionnel interne, il appartient aux juridictions nationales d\u2019en contr\u00f4ler la r\u00e9gularit\u00e9 et de garantir l\u2019effectivit\u00e9 des voies de recours, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 19 du TUE. Le renvoi pr\u00e9judiciel demeure, \u00e0 cet \u00e9gard, un instrument central de coop\u00e9ration juridictionnelle, permettant \u00e0 la CJUE d\u2019intervenir indirectement sur des questions li\u00e9es au retrait.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>C) Le retrait et la perte de la citoyennet\u00e9 de l\u2019Union : l\u2019arr\u00eat EP c. Pr\u00e9fet du Gers<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La question des cons\u00e9quences du retrait sur le statut des citoyens de l\u2019Union a trouv\u00e9 une r\u00e9ponse tout particuli\u00e8rement nette dans l\u2019arr\u00eat <a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/liste.jsf?lgrec=fr&amp;td=%3BALL&amp;language=fr&amp;num=C-673\/20&amp;jur=C\"><em>EP c. Pr\u00e9fet du Gers<\/em><\/a>, rendu en grande chambre le 9\u00a0 juin 2022. La CJUE y \u00e9tait saisie de la situation d\u2019une ressortissante britannique r\u00e9sidant en France, qui contestait sa radiation des listes \u00e9lectorales municipales \u00e0 la suite du Brexit. La Cour rappelle avec insistance le lien indissociable entre la nationalit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat membre et la citoyennet\u00e9 de l\u2019Union. Les articles 9 TUE et 20 TFUE doivent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s de mani\u00e8re litt\u00e9rale et syst\u00e9matique\u00a0: est citoyen europ\u00e9en toute personne ayant la nationalit\u00e9 d\u2019un \u00c9tat membre, et inversement. D\u00e8s lors que le Royaume-Uni est devenu un \u00c9tat tiers \u00e0 compter du 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 2020, ses ressortissants ne peuvent plus se pr\u00e9valoir du statut de citoyen de l\u2019Union. La perte de la citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne appara\u00eet ainsi comme une cons\u00e9quence automatique de la d\u00e9cision souveraine de retrait prise par le Royaume-Uni. Cette automaticit\u00e9 permet \u00e0 la Cour de pouvoir distinguer la situation des ressortissants britanniques de celles examin\u00e9es dans les affaires <a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/document\/document.jsf?docid=211561&amp;amp;doclang=DE\"><em>Tjebbes<\/em><\/a> ou bien <a href=\"https:\/\/curia.europa.eu\/juris\/liste.jsf?lgrec=fr&amp;td=%3BALL&amp;language=fr&amp;num=C-118\/20&amp;jur=C\"><em>Wiener Landesregierung<\/em>,<\/a> o\u00f9 la perte de la citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne r\u00e9sultait de d\u00e9cisions individuelles prises par des autorit\u00e9s nationales et appelait, pour cette raison, un contr\u00f4le de proportionnalit\u00e9. Dans le contexte Brexit, aucune obligation d\u2019examen individuel n\u2019est impos\u00e9e aux \u00a0autorit\u00e9s nationales. La Cour de justice souligne \u00e0 plusieurs reprises que la perte des droits attach\u00e9s \u00e0 la citoyennet\u00e9 de l\u2019UE d\u00e9coule directement d\u2019une d\u00e9cision \u00e9tatique souveraine, et non d\u2019un acte administratif individuel. Cette approche, juridiquement coh\u00e9rente, n\u2019en demeure pas moins lourde de cons\u00e9quences pour les personnes concern\u00e9es, r\u00e9v\u00e9lant la dimension profond\u00e9ment collective et politique de la citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><em><u>D) Un \u00e9quilibre jurisprudentiel fragile mais structurant<\/u><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Pris dans leur ensemble, les arr\u00eats rendus \u00e0 l\u2019occasion du Brexit traduisent un effort constant de la CJUE pour maintenir un \u00e9quilibre entre des exigences en apparence antagonistes\u00a0: respect de la souverainet\u00e9 des \u00c9tats membres, pr\u00e9servation de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, protection des valeurs communes et garantie de celle de l\u2019\u00c9tat de droit. Le retrait appara\u00eet ainsi comme un ph\u00e9nom\u00e8ne juridiquement encadr\u00e9, mais aussi politiquement d\u00e9cisif. Il confirme que la citoyennet\u00e9 de l\u2019UE, <a href=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1181\">si elle est appel\u00e9e \u00e0 devenir le statut fondamental des ressortissants des \u00c9tats membres<\/a>, demeure avant tout un statut d\u00e9riv\u00e9, m\u00e9diatis\u00e9 par l\u2019appartenance \u00e9tatique. Il r\u00e9v\u00e8le aussi les limites du contr\u00f4le juridictionnel face \u00e0 une d\u00e9cision souveraine collective, dont les effets d\u00e9passent n\u00e9cessairement les situations individuelles. Paradoxalement donc, le Brexit a ainsi contribu\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0enrichir\u00a0\u00bb le droit de l\u2019UE, en obligeant le juge \u00e0 clarifier des notions longtemps demeur\u00e9es abstraites. Il a mis au jour la plasticit\u00e9, mais aussi la fragilit\u00e9, d\u2019un <a href=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1242\">ordre juridique fond\u00e9 sur l\u2019adh\u00e9sion volontaire des \u00c9tats<\/a> et <a href=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1151\">sur le partage de valeurs communes<\/a>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>Conclusion \u2013 Du retrait formel \u00e0 la sortie axiologique\u00a0: les nouvelles figures de la d\u00e9sint\u00e9gration europ\u00e9enne<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">Longtemps demeur\u00e9 un impens\u00e9 de la construction europ\u00e9enne, le retrait de l\u2019Union a progressivement cess\u00e9 d\u2019\u00eatre une hypoth\u00e8se th\u00e9orique pour devenir une r\u00e9alit\u00e9 juridique pleinement assum\u00e9e. La cons\u00e9cration, par le trait\u00e9 de Lisbonne, d\u2019un droit de retrait unilat\u00e9ral, puis sa mise en \u0153uvre effective \u00e0 l\u2019occasion du Brexit, ont profond\u00e9ment modifi\u00e9 la syntaxe constitutionnelle de l\u2019Union europ\u00e9enne. Elles ont rappel\u00e9 que l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, aussi dense et structur\u00e9e soit-elle, repose en dernier lieu sur un consentement \u00e9tatique qui n\u2019est ni irr\u00e9vocable ni abstrait. Surtout, la mise en \u0153uvre du droit de retrait, telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue par les trait\u00e9s puis \u00e9prouv\u00e9e par le Brexit, d\u00e9voile une caract\u00e9ristique essentielle du lien unissant les \u00c9tats membres \u00e0 l\u2019UE. L\u2019\u00c9tat ne se retire pas d\u2019un lien contractuel nou\u00e9 avec les autres \u00c9tats parties, comme il le ferait \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un trait\u00e9 international classique, mais d\u2019un lien statutaire d\u2019appartenance \u00e0 une entit\u00e9 institutionnelle propre, dot\u00e9e d\u2019une autonomie juridique et politique sp\u00e9cifique<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0. Le retrait ne met donc pas fin \u00e0 un pur et simple engagement conventionnel\u00a0; il op\u00e8re la sortie d\u2019un cadre institutionnel structurant, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel l\u2019\u00c9tat membre occupait une position singuli\u00e8re. Cette distinction est \u00e9clair\u00e9e par la dissociation op\u00e9r\u00e9e, dans la pratique du Brexit, entre l\u2019accord de retrait \u2013 relevant d\u2019un r\u00e9gime juridique propre au droit de l\u2019Union \u2013 et les\u00a0 accords ult\u00e9rieurs conclus avec l\u2019\u00c9tat devenu \u00ab\u00a0tiers\u00a0\u00bb, qui renouent, quant \u00e0 eux, avec une logique contractuelle classique. Le retrait fonctionne d\u00e8s lors comme un r\u00e9v\u00e9lateur n\u00e9gatif de la nature de l\u2019UE\u00a0: c\u2019est parce que le lien \u00e9tait statutaire qu\u2019il a fallu une proc\u00e9dure constitutionnalis\u00e9e pour en organiser la rupture.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Pour autant, l\u2019exp\u00e9rience britannique invite \u00e0 relativiser la port\u00e9e subversive du droit de retrait. Loin de provoquer un effet d\u2019entra\u00eenement, le Brexit a contribu\u00e9 \u00e0 en d\u00e9sacraliser l\u2019id\u00e9e. Une sortie formelle de l\u2019Union s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e juridiquement complexe, politiquement co\u00fbteuse et socialement disruptive, mettant en lumi\u00e8re \u00e0 la fois les b\u00e9n\u00e9fices concrets de l\u2019int\u00e9gration et les fragilit\u00e9s qu\u2019emporte toute rupture avec un ordre juridique profond\u00e9ment imbriqu\u00e9 dans les structures nationales. En ce sens, le retrait appara\u00eet d\u00e9sormais moins comme une solution que comme un r\u00e9v\u00e9lateur. Ce constat se refl\u00e8te d\u2019ailleurs dans l\u2019\u00e9volution contemporaine des discours politiques eurosceptiques \u2013 <a href=\"https:\/\/sciencespo.hal.science\/hal-04970619v1\">en particulier le RN<\/a> pour la France. L\u00e0 o\u00f9 certains mouvements revendiquaient nagu\u00e8re ouvertement une sortie de l\u2019Union europ\u00e9enne, cette perspective a largement disparu des programmes contemporains, y compris parmi les formations les plus critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard du projet europ\u00e9en. Le retrait explicite \u2013 acte symbolique, spectaculaire et juridiquement violent \u2013 a ainsi c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 des strat\u00e9gies plus insidieuses, mais non moins probl\u00e9matiques.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est ici que s\u2019\u00e9bauche une transformation plus profonde, et sans doute plus inqui\u00e9tante, des modalit\u00e9s de la contestation europ\u00e9enne. Plut\u00f4t que de rompre formellement avec l\u2019Union, certains projets politiques entendent en d\u00e9faire les fondements de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.touteleurope.eu\/vie-politique-des-etats-membres\/elections-legislatives-2024-quel-est-le-programme-du-rassemblement-national-sur-l-europe\/\">remise en cause de la primaut\u00e9 du droit de l\u2019UE, contestation de l\u2019autorit\u00e9 de la CJUE, affaiblissement du r\u00f4le de la Commission, extension du vote \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9, voire red\u00e9finition minimaliste des comp\u00e9tences communes<\/a>. L\u2019UE est alors maintenue dans son apparence institutionnelle, mais progressivement vid\u00e9e de sa substance normative et axiologique. Une telle \u00e9volution conduit \u00e0 une forme de sortie sans retrait, que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019intellectuelle et axiologique. Elle ne passe pas par l\u2019activation de l\u2019article 50 du TUE, mais par une remise en cause diffuse de ce qui fait l\u2019identit\u00e9 m\u00eame de l\u2019Union, soit\u00a0: la primaut\u00e9 du droit, l\u2019autonomie de l\u2019ordre juridique, la protection juridictionnelle effective et, surtout, l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un socle commun de valeurs. Cette strat\u00e9gie est d\u2019autant plus pernicieuse qu\u2019elle se pr\u00e9sente sous les traits de la mod\u00e9ration, de la r\u00e9forme ou du pragmatisme, alors m\u00eame qu\u2019elle implique une transformation radicale du projet europ\u00e9en. Croire qu\u2019il n\u2019existerait aucune diff\u00e9rence substantielle entre l\u2019UE telle qu\u2019elle existe aujourd\u2019hui et celle ainsi envisag\u00e9e rel\u00e8verait d\u2019une illusion dangereuse. Ce serait succomber \u00e0 ce que V.\u00a0Jank\u00e9l\u00e9vitch nommait la <em>prosopolepsie<\/em><a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a><em>\u00a0<\/em>: cette duperie subtile qui consiste \u00e0 prendre le masque pour le visage, l\u2019apparence pour la r\u00e9alit\u00e9. Une Union amput\u00e9e de ses m\u00e9canismes d\u2019int\u00e9gration, de sa force normative et de ses garanties juridictionnelles peut encore en porter le nom\u00a0; elle n\u2019en conserve plus l\u2019essence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">On serait alors tent\u00e9 de reprendre, avec fac\u00e9tie, l\u2019ancien slogan de <em>Canada Dry<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a a la couleur de l\u2019UE, \u00e7a a le go\u00fbt de l\u2019UE\u2026 mais ce n\u2019est pas l\u2019UE\u00a0\u00bb. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side aujourd\u2019hui la menace la plus s\u00e9rieuse qui p\u00e8se sur l\u2019Union\u00a0: non plus n\u00e9cessairement celle d\u2019une rupture formelle, mais bien celle d\u2019une d\u00e9sint\u00e9gration silencieuse, op\u00e9r\u00e9e au nom d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 proclam\u00e9e, mais vid\u00e9e de son contenu.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> V. Barb\u00e9, \u00ab\u00a0L\u2019appartenance \u00e0 une Europe unie du trait\u00e9 de Rome au \u201cBrexit\u201d\u00a0\u00bb, <em>RUE<\/em> 2017, p. 653.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> V. C. Chaumont, \u00ab\u00a0Perspectives d\u2019une th\u00e9orie du service public \u00e0 l\u2019usage du droit international contemporain\u00a0\u00bb, in <em>La technique et les principes du droit public. \u00c9tudes en l\u2019honneur de G. Scelle<\/em>, LGDJ, Paris, 1950.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> H. Gaudin, \u00ab\u00a0Retour vers le futur\u00a0? Les conditions et principes europ\u00e9ens du retrait d\u2019un \u00c9tat membre\u00a0\u00bb, <em>RUE<\/em> 2020, p. 410.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 10pt;\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> V. Jank\u00e9l\u00e9vitch, <em>Le paradoxe de la morale<\/em>, Seuil, coll. \u201cPoints \u2013 Essais\u201d, Paris, 1981, p. 42.<\/span><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-post-author\"><div class=\"wp-block-post-author__avatar\"><img alt='' src='https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/c6ab506efe514cdd1829b4b1403fbb085c583e9c55d33f3c3c136cd9f75eca79?s=48&#038;d=identicon&#038;r=g' srcset='https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/c6ab506efe514cdd1829b4b1403fbb085c583e9c55d33f3c3c136cd9f75eca79?s=96&#038;d=identicon&#038;r=g 2x' class='avatar avatar-48 photo' height='48' width='48' \/><\/div><div class=\"wp-block-post-author__content\"><p class=\"wp-block-post-author__byline\">Thomas Escach-Dubourg<\/p><p class=\"wp-block-post-author__name\">TD<\/p><\/div><\/div>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-nuances-du-droit wp-block-embed-nuances-du-droit\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"0LvyrOuRG9\"><a href=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1496\">L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne : histoire, crit\u00e8res et tensions contemporaines<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0L\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne : histoire, crit\u00e8res et tensions contemporaines\u00a0\u00bb &#8212; Nuances du droit\" src=\"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/?p=1496&#038;embed=true#?secret=qci2PpznV0#?secret=0LvyrOuRG9\" data-secret=\"0LvyrOuRG9\" width=\"600\" height=\"338\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a7I \u2013 Textes normatifs de r\u00e9f\u00e9rence Sources primaires du droit de l\u2019Union Article 49 du Trait\u00e9 sur l\u2019Union europ\u00e9enne Article 50 du Trait\u00e9 sur l\u2019Union europ\u00e9enne \u00a7II \u2013 Jurisprudence de la Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne CJUE [AP], 10 d\u00e9cembre 2018, Wightman. CJUE [GC], 9 juin 2022, EP c. Pr\u00e9fet du Gers. Pour approfondir\u00a0: [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":1568,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_editorskit_title_hidden":false,"_editorskit_reading_time":0,"_editorskit_is_block_options_detached":false,"_editorskit_block_options_position":"{}","footnotes":""},"categories":[5],"tags":[20],"class_list":["post-1557","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-dossiers-thematiques","tag-droit-europeen"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1557","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1557"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1557\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1572,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1557\/revisions\/1572"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1568"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1557"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1557"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/nuancesdudroit.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1557"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}